Tunisie

« La voix de la braise » : Histoire et mémoire en Tunisie moderne par Abdelhamid Largueche

« La voix de la braise » de Abdelhamid Largueche vient de paraître aux éditions Sikelli. Le roman évoque des moments clés de l’Histoire nationale, dont la libération de Tunis en 1943, l’assassinat de Farhat Hached en 1952, la signature du Code du statut personnel, le changement du régime en 1987, et la Révolution depuis la première étincelle en décembre 2010.


« La voix de la braise » d’Abdelhamid Largueche vient de sortir aux éditions Sikelli. Ce roman historique retrace l’évolution sociale et politique de la Tunisie à travers le destin de plusieurs générations d’une famille noire. La question raciale est au cœur du récit, sans en être le seul sujet.

L’auteur, Abdelhamid Largueche, est professeur émérite, historien et anthropologue, avec un intérêt marqué pour l’histoire des minorités en Tunisie. Il a précédemment publié « Les Ombres de la ville : pauvres, marginaux et minoritaires à Tunis aux XVIIIe et XIXe siècles » (Centre de publication universitaire) et « L’abolition de l’esclavage en Tunisie à travers les archives, 1841-1846 » (Editions Alif).

« La voix de la braise » débute avec l’histoire de Samba, « un enfant arraché à son fleuve » au début du XIXe siècle. Capturé et forcé à aller à Ghdamès, puis à la Médina de Tunis, il devient serviteur et s’appelle désormais Moussa. Pourtant, « il était resté Samba quelque part au fond de lui », écrit Abdelhamid Largueche.

Ce sentiment d’être « entre deux mémoires » l’accompagnera toute sa vie et se transmettra à ses descendants. Contrairement à ce que le titre et la couverture pourraient suggérer, ce n’est pas un livre sur le racisme ni l’homophobie. Loin d’être une analyse froide des Noirs tunisiens, de l’esclavage à la période moderne, l’auteur a choisi la narration.

Ce roman, riche d’une dimension sociale et anthropologique, propose une représentation vivante de la reconstruction de l’identité d’une lignée dont il restera plus tard des chants, des visages et des archives. Il ne narre pas seulement le parcours personnel des personnages, mais examine aussi toute une société tunisienne sur plusieurs décennies, les destins des protagonistes étant intimement liés à l’Histoire.

Moussa passe de l’état d’esclave à celui d’affranchi. Toujours « sans argent, sans famille, sans terre et sans certitude », il parvient à s’intégrer dans le tissu social et économique et fait face à de nouvelles contraintes. Dans sa vie quotidienne, Nanna, une vieille femme noire, reste à ses côtés en gardienne des rituels et du passé. Les enfants de Moussa porteront à leur tour « des mémoires que les adultes ont oublié d’oublier ».

Le roman fait également allusion à de grands événements historiques qui n’ont pas seulement touché la communauté noire. L’abolition de l’esclavage en 1864 « n’avait pas ouvert toutes les portes », offrant une liberté fragile, incertaine et incomplète. Puis vient la colonisation, que l’auteur voit comme l’origine de la hiérarchie des teints.

D’après Abdelhamid Largueche, le terme race, qui était autrefois vague, a pris avec l’occupation française une dimension dangereuse. Ces tensions sociales ont été alimentées car plus la société se divisait, plus le protectorat se maintenait solidement.

Les enfants de Moussa figuraient comme « indigènes » sur les documents officiels de l’administration coloniale. Ils ont supporté un fardeau propre à leur condition raciale, en plus des souffrances partagées par l’ensemble du peuple tunisien. La blessure coloniale était donc non seulement politique, mais comportait aussi des humiliations, « un miroir déformé » importé d’ailleurs.

Les premiers mouvements de résistance contre la protection et la mission civilisatrice imposée ont alors « pris la forme d’une dignité ». La communauté noire participait activement, affirmant un sentiment de patriotisme indépendamment des considérations raciales.

Othmen, fils de Moussa, a intégré les mouvements intellectuels, tandis que sa sœur Aïcha a créé des cercles de femmes à une époque où prendre la parole était un acte de résistance. En valorisant le rôle d’Aïcha, à qui l’accès à l’école a été refusé, l’auteur met en lumière la discrimination fondée sur le genre. En étant doublement marginalisée, femme et noire, elle a participé à la lutte anticoloniale avec les moyens disponibles, affirmant que « un pays n’avance pas seulement par les hommes qui marchent devant, mais par les femmes qui soutiennent le chemin ».

Plusieurs chapitres de « La voix de la braise » débutent par des dates précises. Le roman évoque des moments clés de l’Histoire nationale, comme la libération de Tunis en 1943, l’assassinat de Farhat Hached en 1952, la signature du Code du statut personnel, le changement de régime en 1987, et la Révolution depuis la première étincelle en décembre 2010.

Des événements mondiaux déterminants, tels que la Seconde Guerre mondiale et la Charte des Nations unies, sont également mentionnés. En parallèle, l’auteur, en anthropologue, dépeint les mutations ayant formé la nouvelle Tunisie, au croisement de diverses vulnérabilités.

Abdelhamid Largueche parle ainsi des espoirs de liberté politique à l’aube de l’indépendance, des illusions de progrès dans les années 60, des promesses d’industrialisation et des lacunes de la modernité imposée. Une vieille dame dans le roman déclare : « On nous demande de changer, mais personne ne nous demande qui nous sommes ».

Au cœur de ces rêves, hésitations et illusions communes, la question raciale n’était en aucun cas une priorité pour le peuple tunisien émergent après des décennies de colonisation. Alternant plans larges et plus serrés, Abdelhamid Largueche démontre que la trajectoire individuelle des Noirs tunisiens s’entremêle avec la dynamique collective. Dans cette saga familiale croisant l’histoire politique et sociale de la Tunisie, il ne s’attarde pas sur des conflits culturels et des luttes identitaires.

Bien que quelques remarques délicates subies par les personnages soient rapportées, cela ne met pas en avant une souffrance personnelle ou une victimisation identitaire. L’auteur ne décrit pas non plus de rites ou de croyances qui freineraient l’intégration de ses protagonistes dans la culture tunisienne, depuis Moussa, le premier déraciné.

Cependant, il insiste sur un passé qui leur appartient, profondément ancré en eux. La lignée de Samba portera toujours la mémoire du fleuve, en harmonie avec le présent et l’avenir. Abdelhamid Largueche en fait une métaphore de braise, discrète, sans éclairer ni brûler, mais toujours vivante malgré le temps et les difficultés.

Dans la postface, l’historien Salah Trabelsi revient sur la genèse de ce roman qui « transforme les statistiques en destinées », alliant recherche historique et créativité littéraire. Il souligne la nécessité de « reconnaître, enseigner et assumer cette part d’Histoire longtemps occultée » afin de la préserver de l’oubli.

« La voix de la braise » brouille ainsi les frontières entre faits et fiction, entre Histoire, anthropologie et destins individuels. C’est la Tunisie, vue et vécue par une communauté minoritaire, qui s’ancre résolument dans le passé, le présent et l’avenir, tout en portant la voix de ses ancêtres.