Des bonbonnes dans les rues : enquête sur le protoxyde d’azote.
Lors de notre visite au CHU Brugmann, Paul a été hospitalisé pour des séquelles liées à la consommation de protoxyde d’azote. En 2025, les équipes bruxelloises ont recyclé 153 tonnes de bonbonnes de protoxyde d’azote, l’équivalent d’environ 61.000 bouteilles.
Problèmes de marche, asphyxie, paralysies… Chez des jeunes de 20 ans
À première vue, l’ambiance semble festive et inoffensive. Des ballons, des bonbonnes colorées avec un gaz aromatisé pour certaines… Tout est conçu pour évoquer un univers léger. Cependant, derrière l’euphorie temporaire provoquée par le protoxyde d’azote, les conséquences à long terme peuvent être désastreuses. Pour le constater, nous nous sommes rendus au CHU Brugmann à Bruxelles. Lors de notre visite, Paul (prénom d’emprunt) vient d’être hospitalisé à cause de séquelles liées à la consommation de protoxyde d’azote. Bien qu’il soit une force de la nature d’environ 2m, il a du mal à tenir debout.
« Quand je suis arrivé ici, la marche était quasi impossible sans béquille », raconte Paul. « Parfois je crois avancer, mais en réalité je ne fais pas de pas. » Ce que décrit Paul, ce sont les conséquences les plus courantes de la consommation de ballons. Le gaz touche le système nerveux central et inactive certaines molécules, dont la plus connue est la vitamine B12. Cette vitamine est essentielle pour la myéline, la gaine qui protège nos nerfs. Sans vitamine B12, la myéline est affaiblie, pouvant endommager les nerfs, d’où les problèmes de marche et d’équilibre dont souffre Paul.
Séance de revalidation au CHU Brugmann avec Paul
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Le Dr Gazagnes, cheffe de clinique en réhabilitation neurologique, souligne que les risques du gaz hilarant sont bien trop souvent ignorés par les utilisateurs. « Chaque patient entrant dans mon service exprime son désarroi. ‘Oh, ce n’est rien les ballons ! On le fait pour s’amuser. On ne savait pas.’ Je trouve cela dramatique car beaucoup arrivent paralysés des bras et des jambes. Quand ils sont chez moi en réhabilitation, certains arrivent en fauteuil roulant. Ils ne contrôlent plus leurs urines. Je ne souhaite pas paraître mélodramatique, mais c’est la réalité. »
Lorsqu’ils arrivent à temps, la réhabilitation intensive avec les kinésithérapeutes et ergothérapeutes du service peut permettre de récupérer complètement leurs capacités. Pour Paul, le Dr Gazagnes est confiante tout en restant prudente : « Il présente encore des séquelles. Je ne peux pas garantir qu’il se remettra entièrement. »
Tous les jours, je pleure mes jambes.
Dans certains cas, les atteintes neurologiques sont si importantes que les séquelles peuvent persister à vie. C’est le cas de Nora (prénom d’emprunt), hospitalisée pendant huit mois en 2021, qui, cinq ans plus tard, a encore des difficultés à marcher. « Je marche avec des attelles et j’ai toujours une béquille avec moi. Je ne peux plus sortir seule à moins qu’il y ait quelqu’un avec moi. » Sans ces moyens d’assistance, elle avance avec un pas lourd et hésitant. À 27 ans, Nora est consciente qu’elle ne marchera jamais normalement. « Tous les jours, je pleure mes jambes. Même ma pire ennemie, je ne lui souhaite pas d’être dans le même état que moi. »
Les difficultés de marche sont préoccupantes, mais elles ne sont pas les seuls effets adverses du protoxyde d’azote. Brûlures par le froid, asphyxie, baisse de fertilité, infarctus et AVC figurent parmi les risques. Avec les avancées de la recherche, la liste pourrait encore s’allonger.
Se procurer des ballons, un jeu d’enfants
Ce qui est encore plus préoccupant que les conséquences sur la santé, c’est la facilité d’accès au protoxyde d’azote, malgré son interdiction. Sur les réseaux sociaux, tout cela est accessible sans problème : une simple recherche avec les mots « ballon » ou « tank » révèle de nombreuses options. Pour 60 euros, une bonbonne peut être livrée rapidement, ou 50 euros si l’on se déplace pour la récupérer soi-même.
En fouillant un peu, nous avons trouvé des images surprenantes : sur les réseaux sociaux de plusieurs établissements nocturnes, des bonbonnes et des ballons sont visibles. Nous avons donc décidé de vérifier en caméra cachée : est-il possible d’acheter des bonbonnes et des ballons librement dans ces lieux ?
Dans les deux établissements bruxellois que nous avons visités, il n’a pas fallu attendre longtemps pour apercevoir des ballons. Dans le premier, plusieurs bonbonnes ont même été apportées à la table VIP en musique, avec des feux de bengale pour ajouter au spectacle. Tout cela semble normal aux yeux des clients. À tel point que ces bonbonnes illuminées apparaissent même dans les stories Instagram de l’établissement. L’interdiction ne semble visiblement pas effrayer tout le monde.
Dans une boîte de nuit, des bonbonnes de protoxyde d’azote et des ballons présents à toutes les tables
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Dans le deuxième établissement que nous avons visité, nous avons décidé de passer commande pour une bonbonne afin d’obtenir une idée des prix. Ici, c’est 100 euros pour une petite bonbonne, soit deux fois plus cher qu’en ligne, pour un volume trois fois moins important. Sur la plupart des tables, nous avons vu des bonbonnes. Certains clients en ont même commandé plusieurs durant notre présence, augmentant ainsi les bénéfices de la soirée.
« Une des pires choses à faire en prenant le volant »
Nous avons aperçu une partie des consommateurs en discothèque, mais ce ne sont pas les seuls lieux de consommation. Beaucoup inhalent dans des lieux privés, entre amis, voire même dans la rue. Pour notre enquête, nous avons parcouru plusieurs soirées à Bruxelles à la recherche de consommateurs. Tous ceux que nous avons vus avec un ballon à la bouche se trouvaient dans une voiture. Certains étaient à l’arrêt, d’autres inhalant carrément en roulant.
Pourtant, le protoxyde d’azote peut considérablement affecter les capacités de conduite. C’est clairement « une des pires choses à faire en conduisant », explique Frederick Vinkenbosch, chercheur à VIAS, l’Institut de sécurité routière. Au pic de l’inhalation, une personne ayant consommé du protoxyde d’azote se comporte comme si elle avait 2g d’alcool par litre de sang. En résumé, il est impossible de conduire correctement.
Frederick Vinkenbosch a étudié l’impact du protoxyde d’azote sur la conduite
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Actuellement, aucun test n’est validé pour détecter le protoxyde d’azote dans l’haleine. C’est probablement une des raisons pour lesquelles il attire les automobilistes. À moins d’être pris en flagrant délit, ils ne risquent rien pour l’instant. Cependant, une étude à laquelle a participé Frederick Vinkenbosch a montré que cela pourrait bientôt évoluer. « Nous avons pu détecter le gaz de manière très claire dans l’haleine des participants jusqu’à 45 minutes voire une heure après consommation », raconte le chercheur. « Des prototypes de détecteurs existent déjà. Si nous travaillons intensément, nous pourrions avoir des tests opérationnels d’ici deux ans. »
C’est d’ailleurs une des priorités de VIAS pour l’avenir. Car, selon eux, le protoxyde d’azote constitue un phénomène très préoccupant. En observant nos voisins, la raison de cette inquiétude devient évidente. En six mois, la France a enregistré six accidents mortels liés à la consommation de ballons. Les statistiques les plus complètes et alarmantes proviennent des Pays-Bas. Entre 2019 et 2021, la police néerlandaise a comptabilisé 63 accidents mortels et 362 autres avec des blessés graves impliquant du protoxyde d’azote.
Les effets du protoxyde d’azote sont si intenses qu’il est impossible de conduire un véhicule en toute sécurité.
Chez nous, les statistiques manquent. « Nous n’avons pas de chiffres précis jusqu’à présent, » admet Frederick Vinkenbosch. « Mais même s’il ne s’agit que d’une poignée de conducteurs, l’impact sur la sécurité routière sera important, car les effets du protoxyde d’azote sont tels qu’il est impossible d’assurer la sécurité en conduisant. »
Pas de chiffres précis sur la consommation, mais un indice : les bonbonnes en rue
Malgré les risques pour leur santé et leur conduite, de nombreux consommateurs se laissent tenter par les ballons. Mais combien sont-ils réellement ? Les chiffres manquent pour évaluer l’ampleur de ce phénomène en Belgique. Cependant, un indice est révélateur : le nombre de bonbonnes abandonnées dans les rues des grandes villes.
Jusqu’au début des années 2020, le protoxyde d’azote était consommé sous forme de petites cartouches, celles utilisées dans les siphons de crème chantilly et disponibles dans les magasins de cuisine. Toutefois, au fil du temps, ces petites cartouches, équivalentes à une dose (c’est-à-dire un ballon), ont été remplacées par des bonbonnes de plus en plus grandes. Aujourd’hui, les plus courantes sont les « tanks » : des bonbonnes de 2 kg de protoxyde d’azote, contenant l’équivalent de 250 ballons. Ces nouveaux formats occupent désormais le travail quotidien des équipes de collecte des déchets.
Nous pouvons récupérer un volume variant entre 50 et 500 kilos par jour. Par véhicule. Nous avons plusieurs véhicules en circulation.
À Bruxelles, nous accompagnons Amaury et Ismaël, employés de Bruxelles-Propreté, dans leur recherche de ces bouteilles métalliques. « C’est tous les jours », explique Amaury. « Avec des volumes qui varient : parfois, nous trouvons cinq bonbonnes au même endroit, parfois 25… Et il y en a un peu partout. » Dans le camion, Ismaël ajoute : « Nous pouvons ramasser entre 50 et 500 kilos par véhicule en une journée. »
Des tonnes de bonbonnes de protoxyde d’azote dans les rues
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Les bonbonnes ramassées par Amaury et Ismaël sont ensuite amenées à l’incinérateur pour être vidées, nettoyées et recyclées. La tâche est immense : en 2025, les équipes bruxelloises ont recyclé 153 tonnes de bonbonnes, soit environ 61.000 bouteilles. Bien que Bruxelles soit proportionnellement la région la plus touchée du pays, les autres régions ne sont pas à l’abri : les intercommunales flamandes ont collecté 287 tonnes de bonbonnes en 2025. En Wallonie, les chiffres sont plus difficiles à évaluer, mais ils atteignent au minimum 45 tonnes.
Des bonbonnes qui explosent… et la facture aussi
De plus, ce ne sont que celles qui sont repérées. Ce qui inquiète le plus les intercommunales de déchets, ce sont les bonbonnes mélangées aux déchets ménagers qui finissent dans les incinérateurs. Si ces bonbonnes contiennent encore du gaz, la dilatation à 800 degrés dans le four peut provoquer leur explosion, entraînant des conséquences graves sur le fonctionnement des incinérateurs. « Une bonbonne remplie, si elle explose, peut partir à une vitesse de 800km/h et transpercer un mur de béton d’un mètre », explique Arnaud Vandenplas, responsable des projets chez Bruxelles-Energie.
En 2025, 500 explosions ont eu lieu dans les fours des incinérateurs bruxellois. À 25 reprises, il a été nécessaire d’arrêter le four à cause de ces explosions, souvent pour des réparations. À chaque arrêt, la facture s’alourdit : arrêter un four coûte entre 150.000 et 250.000 euros à Bruxelles-Propreté. Entre la collecte des bonbonnes, les ajustements effectués pour prévenir les explosions, et les interruptions des fours, le protoxyde d’azote a engendré un coût de 12 millions d’euros en région bruxelloise.
Les législations belges et européennes amenées à évoluer
Pour répondre à ce phénomène alarmant et à ses impacts décrits, les autorités belges ont décidé d’agir dès 2024. L’utilisation de protoxyde d’azote est désormais uniquement permise dans trois cas : en cuisine pour la réalisation de crème fraîche, en médecine comme anesthésiant, et dans l’industrie automobile. L’inhalation via un ballon est désormais définie comme un usage récréatif de drogue et est interdite.
Cependant, comme nous l’avons constaté, cette interdiction n’a pas freiné le succès des ballons. Plusieurs acteurs, incluant Bruxelles-Propreté et VIAS, affirment que l’arrêté royal n’est pas assez efficace dans sa forme actuelle et demandent sa révision.
Nous avons souhaité en discuter avec le ministre de l’Intérieur, Bernard Quintin, mais il a refusé nos demandes d’interview filmées. Nous avons reçu une réponse écrite de son porte-parole : « Il est évident que nous devons intensifier notre combat contre un phénomène dont l’ampleur augmente, notamment dans les centres urbains. »
« C’est pourquoi, le ministre Quintin a formellement demandé le lundi 23 février 2026, au Commissariat National aux Drogues d’élaborer un nouveau plan afin de renforcer notre arsenal de lutte contre les problématiques liées au protoxyde d’azote ».
À l’échelle européenne, des mouvements sont également notables : en mars 2026, la Commission a annoncé vouloir interdire la vente au public des grandes bonbonnes dans toute l’Union européenne d’ici le 1er février 2027. Jusqu’à présent, les producteurs profitaient de la diversité des législations des différents pays membres. Reste à voir si ces mesures suffiront à freiner ce phénomène et ses effets sur la société.

