Maroc

Lucile Bernard : L’amour, base affective de chaque individu

Lucile Bernard, fondatrice du Centre de création artistique Riad Sahara Nour à Marrakech, s’apprête à retrouver ses lecteurs marocains en octobre lors de séances de signatures à Marrakech, Rabat et Tanger. Son nouveau roman, « Le monde peut tourner sans nous », est paru aux Editions L’Harmattan dans la collection Amarante.


Entre la France et le Maroc, Lucile Bernard continue son exploration littéraire avec une sensibilité unique. Dans son nouveau roman, « Le monde peut tourner sans nous », publié aux Éditions L’Harmattan (collection Amarante), la romancière, poétesse et nouvelliste aborde les fragilités humaines, les non-dits familiaux, les liens qui nous unissent et ce qui demeure quand tout s’effondre. Alors qu’elle termine une série de rencontres en France, la fondatrice du Centre de création artistique Riad Sahara Nour à Marrakech se prépare à retrouver ses lecteurs marocains dès le mois d’octobre, lors de séances de dédicaces prévues notamment à Marrakech, Rabat et Tanger, dans ces librairies « qui ont une âme » auxquelles elle est très attachée. Entretien.

Libé : Votre nouveau roman, « Le monde peut tourner sans nous », est désormais en librairie. Avant d’en discuter, pouvez-vous nous parler de votre précédent ouvrage, « Carrousel d’automne », et ce qui a changé dans votre écriture depuis ?

Lucile Bernard : Chaque roman que j’écris représente pour moi une nouvelle expérience. C’est à la fois une histoire profondément ancrée en moi, toujours la même, avec ses thèmes récurrents présentés sous diverses formes, et c’est en même temps une recherche incessante et obstinée de l’écriture, une volonté d’explorer sans cesse davantage cet infini territoire de création. Dans « Carrousel d’automne » (L’Harmattan), ma recherche a consisté à jongler avec l’espace-temps, en mêlant les dates, de façon à déstabiliser le lecteur, à le sortir de ses repères. En écrivant ce livre, je me suis aussi un peu perdue… J’ai été fortement inspirée par l’immense écrivain William Faulkner, notamment par son roman « Le bruit et la fureur », et par sa manière d’ancrer le lecteur à son insu, de brouiller les pistes. Dans mon nouveau roman, « Le monde peut tourner sans nous », j’ai ressenti le besoin de me concentrer sur l’écriture de dialogues, d’expérimenter cette mise en avant de la communication orale entre les personnages, en créant un décor qui donnerait au roman une dimension cinématographique. Mes inspirations incluent le metteur en scène François Truffaut et l’écrivaine Marguerite Duras, deux figures majeures dans leur domaine. Ainsi, on ne peut pas vraiment parler d’« évolution dans l’écriture », mais plutôt d’une exploration différente, tout aussi passionnante à chaque fois.

Dans la famille d’Auguste, le personnage principal de votre nouveau roman, « on n’a jamais trop su se dire des mots d’amour ». Pensez-vous que ce manque d’expression des sentiments est à l’origine de sa détresse et des épreuves qu’il endurcit ?

Oui, je le crois sincèrement. L’amour est essentiel à l’évolution et à la structure psychique de tout individu, dès son plus jeune âge. Il constitue la colonne vertébrale affective de l’enfant et de l’adolescent jusqu’à l’âge adulte.

Dans certaines familles, un manque d’amour peut cruellement se faire ressentir durant cette période, entraînant mal-être, souffrance psychologique, repli sur soi, ou agressivité. Cela peut être la source de comportements déviants parfois graves, s’étendant tout au long de la vie. Parfois, l’amour est présent, mais il y a une incapacité à l’exprimer, à le formuler, soit par pudeur, soit parce que dans la famille, on n’a jamais vraiment su aborder « ces choses-là ». Cette incapacité à nommer les choses, ces non-dits, peuvent générer chez autrui des sentiments d’incompréhension, d’amertume, voire de colère, de regrets, et être cause de conflits.

Auguste entretient des relations conflictueuses avec ses frères et sœurs et peine à trouver sa place au sein de sa famille. À travers cette cellule familiale, quel regard portez-vous sur les dynamiques familiales contemporaines ?

Chaque famille fonctionne selon ses propres règles, valeurs et dynamiques. Au sein de cette cellule, on trouve des éléments pérennes comme l’amour, le non-amour, le respect, la violence, l’indifférence, la jalousie, la tendresse, etc. Actuellement, il semblerait qu’une évolution vers une reconnaissance des désirs de l’enfant se dessine, avec une tendance à voir l’enfant comme sujet (cf. les recherches de la psychanalyste Françoise Dolto « L’enfant est une personne »). On dirait qu’il y a moins de coercition dans l’éducation, sortons d’une emprise parentale et d’une autorité aveugle qui pouvaient nuire à l’enfant.

On observe également dans certains pays une meilleure prise en compte des droits et de la liberté des femmes. Malheureusement, dans cette société actuelle où tout va trop vite, dans cette frénésie qui s’intensifie à tous les niveaux, certaines familles peuvent exploser à cause d’un manque de repères, ce qui entraîne un véritable déficit de communication, alimenté entre autres par le pouvoir accaparant de ces géants de l’informatique comme Microsoft, Apple, Meta… Il suffit de s’asseoir à une terrasse de café pour observer le spectacle désolant de familles, rassemblées autour d’une table, mais chacune sur son portable…

Auguste, dit Gus, véritable artisan de l’imaginaire, élabore de nombreux plans tout en sombrant dans la solitude et les désillusions. Comme dans « Carrousel d’automne », la joie y est rare. Est-ce un choix délibéré dans votre univers romanesque ?

J’ai toujours une vision plutôt pessimiste de l’amour et du monde actuel, même si cela ne diminue en rien ma foi en eux. Nous vivons dans un monde marqué par les guerres, les catastrophes écologiques, assujetti à la cause du profit et dominé par la toute-puissance des médias.

Nous évoluons dans un monde en perte de sens. C’est justement ce que souligne Auguste dans le roman, d’où son constat amer de désillusions, « les autres, ils se sont bien foutus de nous ». Avec ces mots, il élève un regard visionnaire sur le monde, le récit se déroulant dans les années soixante-dix. Il pressent, avec la sensibilité d’un jeune homme de vingt ans, ce déclin progressif du monde actuel qui ne fait que s’accentuer.

C’est aussi ce que dénonce la jeune génération aujourd’hui, qui peine à s’adapter à ce monde laissé par les adultes, un monde désorienté où elle est condamnée à vivre, avec une réelle difficulté à percevoir la finalité de tout cela, d’où leur colère : « Vous, les autres avant nous, qu’avez-vous fait de notre monde ? »

Le seul moment où Auguste éprouve un bonheur profond est celui où son père l’encourage à devenir écrivain. Quelle signification symbolique accordez-vous à cet instant dans le parcours du personnage ?

Pour Auguste, la reconnaissance de son père dans son désir de devenir écrivain est primordiale. C’est une découverte de son père, qui a toujours été en colère, malheureux, et il se sent enfin compris. C’est également une libération, une porte qui s’ouvre, un enracinement dans son devenir à travers le regard bienveillant de son père, son accord sur son choix d’écrivain.

Prévoyez-vous des rencontres avec vos lecteurs ou des séances de dédicaces, notamment à Marrakech où vous résidez ?

Je termine actuellement une série de signatures en France. Je reviendrai au Maroc début octobre pour une période de deux mois. J’ai déjà prévu, pour octobre et novembre, des rencontres-signatures dans de belles librairies emblématiques que j’affectionne tout particulièrement, ces endroits « qui ont une âme », comme la librairie Chatr à Marrakech, la librairie Carrefour des Livres à Rabat, et la librairie des Colonnes à Tanger. Je me réjouis d’avance de ces rencontres et de renouer avec ce public marocain qui m’est si cher et auquel je dois tant…

Propos recueillis par Alain Bouithy