Festival de Cannes : des défis dissimulés à la 79e édition.
La 79e édition du Festival de Cannes présente vingt-deux films en compétition, dont près d’un quart aborde la thématique de la guerre. Cette édition inclut des films sur la Première et la Seconde Guerre mondiale, ainsi que sur la Guerre froide et la Guerre d’Espagne.
Cette 79e édition du Festival de Cannes pourrait se résumer ainsi : l’Histoire sait se répéter. En effet, parmi les vingt-deux films en lice, près d’un quart aborde le thème de la guerre.
La Première Guerre mondiale est évoquée dans « Coward« , réalisé par Lukas Dhont. La Seconde Guerre mondiale est représentée par un film belge, « Notre Salut« , d’Emmanuel Marre, qui traite du régime de Vichy, mais aussi par « Moulin« , du Hongrois László Nemes, un biopic consacré à un résistant français torturé à mort par la Gestapo, avec Gilles Lellouche dans le rôle principal.
La Guerre froide fait également son entrée avec « Fatherland« , du Polonais Pawel Pawlikowski, qui racontera le retour de l’écrivain et Prix Nobel de Littérature Thomas Mann dans une Allemagne ruinée et divisée en 1949. Et pourquoi ne pas inclure la Guerre d’Espagne dans le lot, avec le film espagnol « La Bola Negra« , mettant en vedette Penélope Cruz et Glenn Close, réalisé par le duo Javier Ambrossi et Javier Calvo, inspiré par le poète antifranquiste Federico Garcia Lorca ?
Dans un monde en constante mutation, le Festival de Cannes reste un point de repère face à la tempête.
Ce thème de la Seconde Guerre mondiale se retrouve aussi dans les sections parallèles, hors compétition, où un biopic sur le général De Gaulle (« La Bataille de Gaulle« ) sera présenté, ainsi que le dernier film de Daniel Auteuil, qui aborde le sauvetage d’enfants juifs en France sous le régime de Pétain (« La Troisième Nuit« ). L’objectif du Festival est d’interroger le présent à la lumière du passé.
Héritier d’une tradition « presque centenaire »
La direction du Festival rappelle chaque année ses origines : imaginé par un ministre du Front populaire à la fin des années 1930, ce festival a été conçu comme un outil de résistance contre les totalitarismes. À l’époque, la Mostra de Venise était sous l’influence du régime fasciste de Mussolini.
La présidente Iris Knobloch souligne des similitudes avec l’époque actuelle en déclarant lors de la présentation de la sélection en avril que le Festival « dans un monde en mouvement permanent, reste un roc, un repère dans la tempête : pas une forteresse fermée, ni un lieu où les valeurs s’ajustent au gré du vent. Nous sommes les dépositaires d’une tradition presque centenaire : notre devoir est de la transmettre vivante aux générations futures.«
Dans le cadre des « enjeux d’une époque« , le Festival s’abstient de toute prise de position politique : Thierry Frémaux, le Délégué général du Festival, a déclaré récemment dans une interview au magazine Variety : « À Cannes, la politique est sur l’écran, dans les films. » En conférence de presse ce lundi, il a réaffirmé : « Le Festival est politique par les films qu’il projette.«
Une programmation variée, mais pas encore paritaire
Ce festival, tout en étant traversé par les enjeux géopolitiques contemporains, ne se veut pas monothématique. Il présentera une variété de films, de Pedro Almodóvar (« Autifiction« ) à James Gray (« Paper Tigers« , avec Scarlett Johansson et Adam Driver), en passant par le Japonais Hirokazu Kore-eda (« Sheep in the box« , traitant de l’intelligence artificielle), lauréat de la Palme d’or en 2018, ou encore l’Iranien Asghar Farhadi avec son film en français (« Histoires parallèles« ) et son casting français (Isabelle Huppert, Pierre Niney, Catherine Deneuve) et belge (Virginie Efira).
Cependant, des voix comme celle du collectif 50/50, qui milite pour une plus grande inclusion et parité dans le cinéma, soulignent la faible représentation des femmes réalisatrices en compétition pour la Palme d’or : elles sont seulement cinq cette année parmi les vingt-deux films sélectionnés. Le Délégué général du Festival constate que « les chiffres montrent que ça progresse : mais c’est lent, et ce n’est pas assez. Nous sommes tous d’accord pour le dire« . De plus, aucun long-métrage provenant du continent africain ni d’Amérique du Sud n’est présent dans cette sélection.
Où sont les blockbusters hollywoodiens ?
Le Festival doit également se pencher sur le système dont il fait partie. Un constat s’impose : la fréquentation des cinémas diminue en Europe et aux États-Unis.
Les transformations dans l’industrie d’Hollywood influencent également le festival : cette année, contrairement aux précédentes, aucun blockbuster – tel que « Top Gun : Maverick » en 2022, ou « Indiana Jones et le cadran de la destinée » cette année – ne sera présenté en avant-première. Les majors comme Disney, Paramount, Warner ou Sony ont choisi de ne pas dévoiler de films à Cannes. Thierry Frémaux a exprimé son regret à ce sujet : « Quand les studios sont moins présents à Cannes, c’est qu’ils sont moins présents tout court avec le type de cinéma qui pouvait leur permettre jadis de venir.«
Pourtant, plusieurs opportunités se sont présentées. Steven Spielberg doit sortir son dernier film, « Disclosure Day« , tout comme Christopher Nolan avec « The Odyssey« , et Pixar prépare le cinquième épisode de « Toy Story« , tandis que la franchise Star Wars sort « The Mandalorian and Grogu ». Mais les studios ont préféré des révélations au CinemaCon de Las Vegas en avril dernier. L’Hollywood d’aujourd’hui traverse une profonde transformation, avec une concentration des majors (Paramount envisage d’absorber Warner) qui génère de l’incertitude.
En outre, l’AFP rappelle qu’un scénario similaire s’était produit lors de la Berlinale en février dernier, où la directrice avait dû composer avec une programmation sans aucun blockbuster. Elle avait souligné le manque de prise de risque des Américains, ainsi que les pressions commerciales. « Il y a une nervosité dans un marché très difficile : nervosité liée à la parution de critiques bien avant la sortie des films et au contrôle recherché sur le lancement de films de grande ampleur. » déclarait-elle au Hollywood Reporter.
Dans ce contexte, le Festival de Cannes reste-t-il encore pertinent pour les majors ? Thierry Frémaux reste serein : « Hollywood, après le Covid, les incendies de Los Angeles et la grève des scénaristes, est en train de se recomposer.«
Interroger le présent à travers le passé, est-ce vraiment une manière de penser en retard ?
La situation est encore plus complexe en France avec Canal +, le principal financeur du cinéma, désormais contrôlé par le milliardaire Vincent Bolloré, proche de l’extrême droite. Son influence grandissante soulève des questions sur l’indépendance éditoriale et la diversité des voix qui seront financées à l’avenir. Bolloré, qui a également investi dans UGC, pourrait ainsi contrôler l’ensemble de la chaîne, de la création à la distribution.
Dès lors, dans ce contexte incertain, affirmer que l’on peut comprendre le présent en évoquant le passé ne serait-il pas, comme le disait l’écrivain et historien Marc Bloch, résistant français à bientôt entrer au Panthéon, se condamner à « penser en retard » ? Le Festival de Cannes dispose de 12 jours pour prouver le contraire.

