Visite des Larrabee Studios : Michael Jackson n’y a pas enregistré Dangerous.
Larrabee Studios a été fondé dans les années 1960 par Gerry Goffin et Carole King sur Larrabee Street à West Hollywood et a été transformé en référence de l’industrie par la famille Mills à partir de 1969. Le studio original a fermé en 2003, laissant Larrabee North comme héritier d’une histoire de plus de cinquante ans.

Los Angeles abrite des centaines de studios d’enregistrement, mais Larrabee North se distingue par sa discrétion et son importance. Pas de devanture tape-à-l’œil, l’entrée se trouve sur une rue très fréquentée où le stationnement est presque impossible, avec seulement une tolérance pour quelques minutes. Aucune communication tapageuse, juste des décennies de sessions mémorables et des artistes qui y reviennent régulièrement.
Heureusement, les studios donnent sur une autre rue à l’arrière, bien plus calme, où un parking digne de ce nom permet aux artistes, aussi célèbres soient-ils, de se garer à l’abri des regards.

Un studio entièrement dédié aux artistes
L’histoire de Larrabee débute dans les années 1960, à Larrabee Street à West Hollywood, où les emblématiques Gerry Goffin et Carole King ouvrent un petit studio. En 1969, la famille Mills prend la direction et transforme progressivement l’endroit en une référence de l’industrie, devenant l’un des premiers studios américains à s’équiper de consoles SSL dans les années 1970.
Parallèlement, sans lien avec Larrabee à ce stade, le producteur Giorgio Moroder acquiert en 1983 un studio à North Hollywood qu’il renomme Oasis Recording Studios. En 1991, Kevin Mills, fils de la famille Mills, rachète ce bâtiment pour en faire Larrabee North. Le studio original de West Hollywood ferme en 2003, laissant Larrabee North comme le seul héritier d’une histoire qui s’étend sur plus de cinquante ans.
Larrabee Studios se présente aujourd’hui comme l’un des derniers studios à service complet des États-Unis — un terme qui va bien au-delà d’un simple plateau d’enregistrement.
Le terme « full-service » implique qu’une équipe technique est disponible 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7, accompagnée d’un personnel permanent qualifié et d’une infrastructure capable de répondre à toutes les demandes des artistes à tout moment. « Je ne sais pas comment d’autres studios fonctionnent sans ça », affirme Jordan Bailey, la directrice des studios, avec une conviction fondée sur l’expérience. « Les artistes qui viennent ici ne manquent de rien. »
Cette philosophie semble avoir attiré les plus grands noms.
Les lieux où tout a commencé : Michael Jackson et Dangerous
Parmi les célébrités, Michael Jackson est l’une des premières figures emblématiques à avoir enregistré à Larrabee North. Après avoir emprunté l’entrée secondaire, plus discrète, on découvre un patio sans prétention décoré pour « créer une ambiance détendue », et un couloir peu glamour reliant les différentes salles. Jordan Bailey raconte que certains de ces espaces ont vu le Roi de la Pop s’amuser avec des jeux d’arcade lors d’une privatisation totale du bâtiment. Pour l’enregistrement de son album Dangerous en 1991, il y passait des journées et des nuits entières, transformant une partie des espaces communs pour son confort, y installant ses propres machines pour décompresser entre les enregistrements.

D’un autre côté, Michael Jackson, passionné d’acoustique, aurait également exploité les volumes de ces salles pour des enregistrements « hors cabine », en quête de certaines réverbérations. La directrice des lieux précise : « Notez comment l’acoustique change à chaque endroit que vous traversez. » Larrabee présente ce premier enseignement — chaque mètre carré est conçu, traité et réfléchi. Rien n’est laissé au hasard en matière sonore.
Actuellement, dans ce qui ressemble davantage à un salon d’attente avec quelques canapés, des artistes attendant leur tour ignorent que Michael Jackson jouait à Street Fighter et d’autres jeux d’arcade durant ses pauses entre des sessions de chant légendaires.
En plus des espaces communs, le Roi de la Pop a utilisé plusieurs studios d’enregistrement, notamment ceux qui sont aujourd’hui désignés comme Studio 3 et Studio 2.
Studio 3 : la chambre Dolby Atmos, une rareté mondiale
Le Studio 3 est un point d’attraction technologique lors de la visite. En plus des passages de Michael Jackson et de bien d’autres artistes, il est dédié au mixage en Dolby Atmos. « Le seul de ce type ici, et l’un des très rares dans le pays », souligne Jordan Bailey.

Il est important de rappeler que le Dolby Atmos est aussi appliqué à la musique, bien qu’il soit souvent évoqué dans le cadre du Home Cinéma. Ce format immersif ou spatial dépasse la stéréo traditionnelle en utilisant complètement l’espace tridimensionnel — devant, derrière, sur les côtés, mais également au-dessus de l’auditeur. Utilisé sur certaines plateformes comme Apple Music, Amazon Music ou encore Tidal, la demande des labels pour ce type de mixage est en pleine explosion. Larrabee a donc su saisir cette opportunité pour offrir aux artistes la possibilité de mixer dans de telles conditions.
La salle de Manny Marroquin : trente ans d’histoire dans quatre murs rouges
Une des salles les plus chargées d’émotion est aussi la plus visuellement marquante : le Studio 2. Ses murs rouge profond, ses lanternes chinoises suspendues au plafond, créent une atmosphère à mi-chemin entre le speakeasy et le temple. Au centre, une immense console SSL — l’une des plus grandes jamais vues — entourée de moniteurs de référence, dont les célèbres Yamaha NS-10, ces petites enceintes blanches qui constituent le standard de vérification de tout mixage professionnel depuis quarante ans. On trouve également des enceintes professionnelles JBL, présentes dans presque tous les autres studios, mais également quelques modèles Sonos.

Cette salle est celle de Manny Marroquin, mixeur résident de Larrabee depuis près de trente ans et reconnu comme l’un des ingénieurs de mixage les plus primés de l’industrie, avec plusieurs Grammy Awards à son actif. D’ailleurs, bon nombre de ces trophées très convoités ne sont pas exposés sur des étagères mais, tristement, entassés dans des cartons, dans le salon qui sert de salle d’attente du Studio 3.

Cette salle a été en partie inspirée par le studio personnel de Prince — une référence prestigieuse dans ce secteur. Un détail amusant : un ampli Fender se trouve sur le côté gauche de la console. Pour Marroquin, même en régie, une guitare peut potentiellement entrer dans le signal à tout moment.

Presque tout le monde a entendu son travail sans le savoir. Comme le dit Jordan Bailey en souriant : « Littéralement n’importe quel artiste auquel vous pouvez penser a probablement été mixé ici. »
Le Studio 6, une salle d’enregistrement particulière
Un autre studio remarquable est le Studio 6, qui comprend une régie avec une console à 46 pistes ainsi que de nombreux équipements de traitement audio, et une salle d’enregistrement très spacieuse – la plus grande des studios – équipée de deux cabines parfaitement isolées. On y trouve également de grands panneaux acoustiques semi-sphériques que l’on peut ajuster pour créer des effets plus ou moins prononcés.


Pour garantir la précision sonore souhaitée, cet espace a été construit selon le principe d’une « pièce dans une pièce » — une salle flottante, mécaniquement détachée du bâtiment et posée sur des systèmes absorbants pour éliminer toute vibration extérieure. De plus, elle est située en dessous du niveau de la rue, ce qui réduit les bruits de circulation.



Visible depuis la régie à travers la baie vitrée, se trouve un Steinway C7 — un des plus beaux pianos à queue de concert de la gamme.

Pourquoi Larrabee ?
La réponse se résume en quelques mots selon sa directrice, passionnée : confidentialité, confort, polyvalence et réputation. La disponibilité du personnel et la qualité du matériel jouent également un rôle important, et sur ce dernier point, ici, cela se traduit par du matériel haut de gamme. Les grandes stars ne choisissent pas un studio à partir d’un catalogue. Elles s’y rendent parce qu’un ingrédient de confiance y est déjà passé, parce que l’infrastructure leur permet de travailler à leur rythme — souvent nocturne — et parce que l’énergie des lieux les inspire.

Larrabee semble respecter ces critères depuis des décennies. Une fois qu’un artiste de la trempe de Jackson s’est installé ici, les autres le suivent naturellement. La légitimité d’un studio se construit ainsi.
La liste des artistes ayant enregistré à Larrabee donne le vertige. En plus de Michael Jackson, on retrouve Prince, Madonna, Stevie Wonder, Beyoncé, Eminem, Adele, Alicia Keys, Ariana Grande, Ed Sheeran, Frank Ocean, Lady Gaga, Mariah Carey, Foo Fighters, Fleetwood Mac, The Weeknd — et des dizaines d’autres, de tous genres et générations.
Des murs chargés de mémoire
Une des anecdotes les plus marquantes de la visite concerne les murs eux-mêmes. Lors d’une rénovation partielle du studio, la régie d’une des salles n’avait pas encore reçu son traitement acoustique final — les cloisons étaient en plaques de plâtre brut. Un artiste en session a demandé s’il pouvait signer. Le directeur a haussé les épaules : « Ouais, vas-y, comme tu veux. » D’autres ont alors aussi signé, et encore d’autres.
Aujourd’hui, sous les panneaux de tissu acoustique recouvrant ces murs, des centaines de signatures sont cachées — d’artistes, de producteurs, d’ingénieurs, de musiciens de session. Le tissu ne sera jamais retiré. Il dissimule un mur techniquement inachevé, mais chargé d’une mémoire collective qu’aucun musée du rock ne pourrait espérer posséder.

