Toxicomanie et maternité : des femmes en Wallonie renaissent avec leur enfant
Sarah a été dans la consommation durant un peu plus de dix ans. Depuis plusieurs mois, Julie et Sarah vivent avec leurs enfants dans l’unité Kangourou de l’asbl Trempoline située à Châtelet, non loin de Charleroi.
« J’étais vraiment dans la toxicomanie », « Ce n’était pas envisageable d’être parent dans des conditions de vie comme ça ». C’est dans un lieu discret que Sarah et Julie (noms d’emprunt) ont accepté de nous parler. Le point commun entre elles : toutes deux ont été consommatrices de drogues.
« J’ai été dans la consommation durant un peu plus de dix ans », témoigne Sarah. « Mes journées étaient consacrées à trouver de l’argent. Comme j’avais besoin de quantités de plus en plus importantes, je faisais la manche. C’est un enchaînement d’événements successifs. J’ai retrouvé mon père pendu, le père de l’un de mes enfants s’est également suicidé, ma sœur aussi. J’ai subi des violences dans ma vie. Je me suis retrouvée sans domicile fixe. La drogue était un refuge, pour ne pas ressentir les choses », confie-t-elle.
« J’ai vécu certaines choses dans ma vie », ajoute Julie. « La solitude, la tristesse et l’abandon par mon père ont contribué à ma dépendance ».
Autre point commun : elles sont mamans. L’arrivée de leur enfant a été un véritable déclencheur. « Cela a été difficile d’arrêter pendant quelques années, mais une fois mon fils né, cela a été évident, j’ai stoppé », précise Julie. « Dès que j’ai appris que j’étais enceinte de ma fille, j’ai su qu’il me fallait prendre les choses en main », complète Sarah.
Depuis plusieurs mois, Julie et Sarah vivent avec leurs enfants dans l’unité Kangourou de l’asbl Trempoline, située à Châtelet, près de Charleroi. Comme dans une colocation, elles se partagent des espaces communs tels qu’un salon, une cuisine, des sanitaires et des chambres. Au total, jusqu’à quatre parents et leurs enfants peuvent résider dans cette maison entourée d’un parc.
L’asbl Trempoline aide les personnes souffrant de toxicomanie ou d’alcoolisme depuis 1985. En 2000, elle a créé le service Kangourou pour soutenir les parents consommateurs de drogues ou d’alcool désireux de traiter leur dépendance sans être séparés de leur enfant.
Financée par l’Agence pour une vie de qualité (AVIQ), l’asbl demande une participation financière aux résidents suivant son programme thérapeutique. Ces frais varient selon les finances de chaque personne et leur statut BIM (Bénéficiaire de l’Intervention Majorée). Le montant anticipé demandé au début de la thérapie, couvrant les frais thérapeutiques, médicaux, alimentaires, ou encore pour les enfants, peut aller de 650 à un peu plus de 1000 euros.
C’est de manière volontaire que Julie et Sarah ont décidé d’entamer une thérapie au sein de l’unité Kangourou. Pour cela, elles ont dû s’engager à être sevrées. Des contrôles peuvent avoir lieu durant les 18 mois du programme.
Les deux mères doivent également accepter que leurs interactions avec l’extérieur soient limitées : « On a droit à des appels durant la semaine et plusieurs visites par mois », précise Julie. « Pour ma maman, c’est rassurant que je puisse être avec mon fils et soigner ma dépendance. Au début, j’ai voulu partir. J’étais frustrée. Je pensais ne pas avoir ma place ici. Mais finalement, j’ai réalisé qu’il était important de suivre le programme jusqu’au bout », ajoute-t-elle.
Une autre exigence : leurs dépenses doivent être validées. Chaque demande doit être faite par écrit, avant d’être approuvée ou refusée par l’équipe encadrante. « Par exemple, j’ai demandé un achat pour mon fils. J’ai donc structuré cela, j’ai mis le budget, ce dont j’avais besoin pour lui. Ça a été accepté. Donc, je vais pouvoir faire une sortie d’achat pour mon fils avec un éducateur. Ce système sert vraiment à évaluer nos besoins et nos envies », explique Julie.
« Quand on consomme, on veut quelque chose et on l’obtient presque immédiatement. C’est donc vraiment un apprentissage, car ici on réapprend que l’on ne peut pas avoir tout sous la main tout de suite », confirme Benjamin Evlard, éducateur à l’unité Kangourou.
Le contrôle des dépenses se déroule toujours en concertation avec les résidents. L’asbl Trempoline ne surveille pas les comptes bancaires des participants, mais donne son accord selon les besoins réels des résidents et leur budget.
Le planning des résidents de l’asbl Trempoline est chargé et très encadré. Chaque activité doit être approuvée par un éducateur. « Cette structure est importante », souligne Laurie Goguillon, éducatrice à l’unité Kangourou. « Avec la consommation, il y a un manque de structure. Souvent, on vit la nuit et dort le jour. Ici, on réapprend à se réinsérer dans la société, à suivre un suivi médical et social, à respecter des horaires, à aller chercher son enfant à la crèche comme un parent qui travaille », ajoute-t-elle.
« On y prend goût », selon Sarah. « Personnellement, j’en avais besoin car je n’avais plus de vie ».
En cas de frustration, le centre dispose d’une boîte à sentiments : « Cela nous permet de déposer nos émotions. On en parle ensuite en groupe, ce qui aide à travailler sur ce qu’on a ressenti durant la semaine », explique Sarah.
Le programme dans l’unité Kangourou dure un an et demi. Cette thérapie est divisée en plusieurs phases : adaptation, accueil, communauté thérapeutique et réinsertion.
Durant ces 18 mois, Sarah et Julie sont soutenues par des médecins, des assistants sociaux, des psychiatres et des éducateurs : « Les éducateurs vivent presque avec nous, sauf le soir. Ils ne prennent pas les décisions à notre place, on se gère nous-mêmes mais ils sont toujours là pour nous guider et nous encadrer », précise Sarah.
La thérapie repose principalement sur des groupes de parole, des séminaires sur la parentalité ou des travaux manuels. L’objectif est d’aider les résidentes à retrouver un rythme de vie normal, à explorer leurs émotions et à renouer des liens sociaux.
« Tout est thérapeutique. Même éplucher une pomme, c’est thérapeutique », insiste Julie. « Quand on est dépendant, on perd un peu la notion des choses. On ne sait plus ce qu’est une hygiène de vie correcte, une vie saine, l’organisation de sa vie sociale, ou même la préparation des repas pour les enfants. Tout cela, on nous le réapprend ici », ajoute-t-elle.
Après la thérapie à l’unité Kangourou, un suivi est prévu à l’extérieur pour réduire les risques de rechute.
Une rechute qui préoccupe Sarah : « J’ai quand même peur. Mais je me projette avec ma fille et je reste ici le temps qu’il faut pour me préparer, afin d’offrir à ma fille la meilleure vie possible. Même si je peine encore à l’admettre, je suis fière de moi ».
« Ma vie avant, c’était vraiment n’importe quoi », confie Julie. « Je n’avais pas de rythme. Je me levais à n’importe quelle heure, je ne mangeais pas équilibré. J’avais un appartement mais je m’isolais beaucoup, jusqu’à fuir ma propre famille. Il fallait que je trouve quelque chose pour m’aider, moi et mon enfant ».
Selon Julie, son parcours à l’unité Kangourou lui a déjà permis de retrouver un rythme de vie sain : « Je peux travailler sur mes émotions, apprendre à les gérer et explorer en profondeur ce qui m’a blessé et comment je suis devenue dépendante ».
Julie débute sa thérapie à l’unité Kangourou. Le long parcours qui l’attend ne l’effraie pas : « Guérir de la dépendance, c’est très compliqué. Cela prend du temps. Donc les 18 mois de thérapie sont nécessaires. Quand mon enfant sera en âge de comprendre, je lui montrerai ce parcours, je lui expliquerai. Cela fait partie de sa vie et de son enfance, donc il a le droit de savoir ».
Elle conclut : « Aujourd’hui, je me sens heureuse dans le rôle de maman et dans ma vie. Je ressens une adéquation avec moi-même, mes émotions, et mon rythme de vie. Je me sens revivre ».

