Vincent Bolloré : un empire menace la liberté de la presse en France
La France arrive en 25e position dans le classement mondial 2026 de la liberté de la presse réalisé par Reporters Sans Frontières (RSF), une place identique à celle de l’année dernière. Le rapport de RSF signale que « la concentration des groupes de presse privés aux mains de quelques hommes d’affaires devient une préoccupation forte dans le pays ».
La France se classe 25e dans le classement mondial 2026 de la liberté de la presse établi par Reporters Sans Frontières (RSF), conservant la même position que l’année précédente (la Belgique se situe au 16e rang). RSF indique que, bien que le cadre légal et réglementaire en France soit généralement propice à la liberté de la presse, plusieurs problèmes demeurent, notamment en ce qui concerne l’évolution du paysage médiatique.
» La concentration des groupes de presse privés aux mains de quelques hommes d’affaires devient une préoccupation forte dans le pays. L’expansion du groupe Bolloré (CNews, Paris Match, Europe 1, Le Journal de Dimanche, etc.), qui a absorbé le groupe Lagardère en 2023, inquiète le secteur du fait des méthodes brutales et interventionnistes de l’actionnaire et du défaut de pluralisme interne, faisant craindre le triomphe de l’opinion sur les faits », souligne le rapport de RSF.
Le document met également en évidence le manque d’action de l’organe de régulation des médias audiovisuels et numériques, l’Arcom, pour faire respecter les droits et les devoirs de la presse. Par exemple, l’autorité de régulation avait refusé d’intervenir sur CNews à la demande de RSF, une décision finalement annulée par le Conseil d’État en février 2024.
Avec sa 25e place, la France occupe une position enviable au niveau mondial (180 pays sont évalués), mais des inquiétudes subsistent quant à la capacité à maintenir les faits face à l’idéologie, comme le signale RSF. Focalisons-nous sur le groupe qui incarne cette évolution, le groupe Bolloré.
### L’étendue de l’empire Bolloré
Un extrait d’une enquête révèle : « Il aime se prévaloir de l’ancienneté de l’entreprise dont il a hérité, mais il a revendu presque tout en quelques années. Il a hérité d’une petite fortune à l’époque, surtout de connexions politiques, de soutien, de connaissances, de réseaux qui, ensuite, l’ont aidé à construire sa propre fortune, à réinventer, à reconstruire son groupe dans les années 80, principalement à travers des coups boursiers, des coups financiers, en reprenant d’autres entreprises qui périclitaient ou qui étaient très profitables, mais qui étaient vulnérables à des prises de contrôle financier, » selon Olivier Petitjean, l’un des journalistes ayant participé à l’enquête.
« La réalité de 95 % de son empire économique dans l’histoire et aujourd’hui, ce sont des entreprises qu’il a rachetées via la bourse, dans une logique financière, au sens où, ce qu’il a toujours privilégié jusqu’à ce qu’il investisse vraiment comme aujourd’hui dans les médias, c’était de prendre le contrôle d’entreprises où il avait des situations de rente qui offraient des profits assez sécurisés, où il avait des situations de monopole. Et ça, c’est par excellence les activités qu’il contrôlait en Afrique dans le domaine, notamment des ports, de la logistique et quelques autres domaines, » rajoute le journaliste expert en économie.
En Afrique, le groupe Bolloré a acquis Sofical, propriétaire des cigarettes Bastos, la SCAC, une société spécialisée dans le transport de pétrole et la manutention portuaire. Il a ensuite racheté Delmas-Veljeux, puis Rivaud, ce dernier lui permettant d’investir dans l’huile de palme et le caoutchouc. Vincent Bolloré a également remporté des concessions portuaires ou ferroviaires. En résumé, le deuxième plus grand continent du monde est devenu une source de revenus majeure pour lui, tout en continuant d’autres opérations financières.
Il a fallu attendre les années 2000 pour que le tournant culturel et médiatique se réalise.
### Les « poulies bretonnes »
Dans une enquête, l’Observatoire des multinationales explore la méthode qui a permis à Vincent Bolloré d’ériger un empire culturel et médiatique, le « système Bolloré ». Selon eux, le milliardaire a maîtrisé l’art de la « holding de la holding de la holding ».
« Il n’était pas le seul dans les années 1980 à utiliser ce genre de montage. Mais il l’a porté à la perfection et les autres ont été rattrapés par des affaires. Le principe est simple. L’empilement de holdings permet de garder le contrôle du groupe final, du « gros groupe », en mettant relativement peu de capital à chaque fois. Il contrôle donc tout en contrôlant la holding de tête avec 51 %. […] Au final, il peut contrôler un groupe énorme, comme l’est le groupe Bolloré et, derrière, toutes ces filiales (Canal +, Vivendi, etc.) avec une mise à la base assez petite, » détaille Olivier Petitjean.
Ces montages financiers ont permis à Vincent Bolloré de passer d’une entreprise familiale relativement modeste à un groupe de plusieurs milliards d’euros. Ce mécanisme de « holding de holding de holding » est désormais connu en France sous les « poulies bretonnes », en référence à l’homme d’affaires du Finistère.
### Les années 2000 et le virage culturel et médiatique
Fort de son expérience dans le secteur financier, Vincent Bolloré acquiert la société de communication Havas en 2005. Cette année-là marque le début de son orientation vers le monde culturel et médiatique. Il va concomitamment se séparer de ses activités portuaires. Cette même année, il lance la première chaîne gratuite de la TNT, Direct 8, une chaîne de diffusion continue, qu’il vendra au groupe Canal + six ans plus tard, lui permettant d’entrer dans le capital de Vivendi, propriétaire de Canal + et d’I-Télé.
Vincent Bolloré, bien que minoritaire dans le groupe Vivendi, en prend rapidement le contrôle, ainsi que du groupe Lagardère, qui possède Europe 1, RFM, Paris-Match, Le Journal du Dimanche, Grasset, Fayard, Calmann-Lévy, Hachette et les Boutiques Relay. Vivendi prend aussi le contrôle de Prisma Média, qui édite Gala, Voici ou Femmes Actuelles.
Isabelle Roberts, journaliste au média en ligne Les Jours et coautrice de l’ouvrage « Comment Vincent Bolloré a mangé Canal + », questionnée dans l’émission Les Clés sur La Première, indique qu’une bataille culturelle et idéologique commence alors. Pour elle, le tournant se produit en 2016, lorsque le milliardaire acquiert Canal +.
« En 2016, l’ambition idéologique n’est pas immédiatement manifeste en réalité. D’abord, il va commencer à se débarrasser de tous les anciens dirigeants, ce qui est classique lorsqu’on prend le contrôle d’une société. Puis, on s’aperçoit petit à petit qu’il va tout faire pour dépolitiser l’antenne. »
Cependant, « la vraie bascule se fait fin 2016, quand il va détruire I-Télé en y mettant un épouvantail », ajoute Isabelle Roberts. « Il y met Jean-Marc Morandini, ce qui va engendrer une grève qui va durer un peu plus d’un mois et la rédaction va partir entièrement. À ce moment-là, il pourra remplacer la rédaction par des journalistes en accord avec ses idées. Il va transformer totalement l’antenne d’I-Télé en chaîne réactionnaire… pour rester aimable. » I-Télé deviendra CNews, et Vincent Bolloré appliquera la même méthode à Europe 1, Paris-Match, et même à la rédaction du Journal du Dimanche.
Olivier Petitjean reconnaît, à l’instar d’autres observateurs, que les idées de Vincent Bolloré flirtent avec celles de l’extrême droite : « Il y a une affirmation affichée, non seulement d’une foi catholique, mais d’une foi catholique intégriste. Il y a une affirmation claire de la peur de l’immigration, du multiculturalisme, de cette volonté de réaffirmer l’identité catholique de la France, etc. On peut dire que du point de vue de l’extrême droite culturelle, c’est très clair. »
Aujourd’hui, l’idéologie semble primer sur la rentabilité au sein de la sphère Bolloré. « Si l’on regarde les médias, note Isabelle Roberts, CNews est à l’équilibre seulement depuis 2025. Il n’est pas certain qu’elle le reste en 2026. Europe 1 perd de l’argent. Et le Journal du Dimanche aussi. Là, ce n’est pas du business que fait Vincent Bolloré, c’est de l’idéologie. »
Le système établi est redoutable. Des auteurs partageant l’idéologie de Vincent Bolloré publient des œuvres via les maisons d’édition de son groupe. Leurs livres sont ensuite vendus dans les librairies de son réseau Relay, et ces livres sont discutés sur ses chaînes d’informations telles que CNews. Cela crée une dynamique qui impose le débat même aux autres médias.
Cependant, ce système ne garantit pas toujours le succès, comme en témoigne la défaite d’Éric Zemmour aux élections de 2024, malgré un soutien médiatique significatif de CNews et d’autres chaînes du groupe Bolloré.
### Quitter les affaires en 2022 ? On est loin du compte
Vincent Bolloré avait suggéré en 2022 qu’il se retirait des affaires. Toutefois, aujourd’hui âgé de 74 ans, il reste actif, comme le démontre sa réaction concernant l’affaire Grasset dans le Journal du Dimanche (JDD) du 19 avril dernier. Il avait été impliqué dans le licenciement d’Olivier Nora, le directeur de la maison d’édition, et a défendu sa position dans le JDD.
Dans sa lettre, il explique que le départ d’Olivier Nora était dû à un désaccord avec son supérieur chez Hachette au sujet de la date de parution d’un livre de l’écrivain Boualem Sansal. Vincent Bolloré évoque également les « performances économiques très décevantes » de la maison Grasset.
Cette déclaration démontre, s’il y avait encore un doute, que Vincent Bolloré demeure aux commandes de son groupe.

