Singe, capybara, alligator : boom inquiétant des contenus d’animaux sauvages.
Le youtubeur Mr Beast a publié en janvier une vidéo intitulée « Guess the Animal », qui a été vue 397 millions de fois. Dans un rapport publié le 28 avril, le Fonds international pour la protection des animaux met en lumière le lien entre les posts sur les réseaux sociaux, la demande européenne et le trafic d’espèces sauvages.
Reconnaîtriez-vous à l’aveugle les écailles d’un alligator, la toison d’un ours ou celle d’un jeune kangourou ? Dans l’un de ses formats très viraux, « Guess the Animal », le youtubeur Mr Beast invite des participants à passer la main à travers une fente d’une boîte – opaque pour eux, transparente pour le spectateur – afin de deviner quel animal ils frôlent. La vidéo, publiée en janvier et regardée 397 millions de fois, semble amusante au premier abord, mais suscite des inquiétudes chez les associations de protection des animaux sauvages.
Le Fonds international pour la protection des animaux (Ifaw) et l’association Réseaux sauvages signalent une augmentation de ces contenus mettant en scène des animaux sauvages sur les réseaux sociaux : des gens posent fièrement à côté de tigres ou de lions tenus en laisse, célèbrent leur anniversaire avec un capybara sur les genoux, câlinent des louveteaux, montrent un serval « domestiqué » ou font nettoyer leur voiture par des chimpanzés.
Dans un autre registre, sur TikTok, l’influenceur et propriétaire d’un zoo près de Dubaï, Nordine, se met en avant avec un jeune chimpanzé de 4 ans, qui agit presque comme un enfant : Kiky porte une couche, ouvre le frigo pour chercher un yaourt ou se promène, vêtu d’un body, tout en tenant la main de son propriétaire. Contacté par *20 Minutes*, Nordine précise que Kiky vient d’un centre de sauvetage en Égypte, lequel a fermé. « J’ai tous les permis, il n’y a rien d’illégal. Avant d’être dans ce centre, je ne saurais pas vous dire où il était, mais je pense que quelqu’un l’a importé au marché noir, comme cela arrive ici aux Émirats arabes unis. »
Ses vidéos, qui peuvent accumuler jusqu’à 50 millions de vues, servent également à promouvoir son zoo, présenté comme un sanctuaire pour les animaux sauvages abandonnés par des propriétaires fatigués ou dépassés. « Je ne cherche pas à faire du buzz, déclare Nordine. Ce n’est pas pour gagner de l’argent sur les réseaux sociaux, ce que je pourrais facilement faire. C’est juste pour aider les animaux. » Selon une enquête de *Libération*, ce zoo privé, très prisé par les rappeurs ou influenceurs, permet de prendre des photos avec des animaux sauvages, contre 250 euros. Nordine confirme que cet argent est utilisé pour nourrir les animaux.
Dans un rapport publié le 28 avril, le Fonds international pour la protection des animaux souligne le lien entre les publications sur les réseaux sociaux, la demande européenne et le trafic d’espèces sauvages. Pour l’ONG, ces types de contenus incitent les internautes à vouloir acquérir un animal sauvage. Certains commentent les vidéos de Kiky et Nono en écrivant : « J’en veux un, il est trop mignon », ou « Je veux adopter un bonobo, est-ce possible et légal ? ».
« Ces contenus normalisent la possession d’animaux sauvages à domicile, banalise les interactions avec les humains et contribue indirectement au trafic illégal d’animaux », souligne Eugénie Pimont, responsable de la lutte contre la cybercriminalité liée aux espèces sauvages chez Ifaw. En 2025, Anaïs Therond a cofondé l’association Réseaux sauvages pour surveiller ce type de contenu. « Les influenceurs ont bien compris que la mise en scène d’animaux sauvages sur les réseaux crée beaucoup d’émotions, d’empathie et peut ainsi accroitre la notoriété tout en générant des profits. Avec la professionnalisation de ce métier, cela a entraîné une accélération de ce phénomène. »
Au-delà du divertissement, elle identifie d’autres types de contenus : des vidéos avec de faux acteurs de la conservation qui désinforment sur les animaux sauvages, celles avec des aventuriers se mettant en scène dans des faux sauvetages sensationnalistes. D’autres vont vers le masculinisme en tentant de combattre un serpent à mains nues. « Cela donne l’illusion que les animaux sauvages peuvent être domestiqués et influence les représentations, brouillant les repères éducatifs et moraux », estime-t-elle.
Les associations s’inquiètent également des conditions de capture des animaux, qui peuvent avoir été retirés de leur habitat naturel. « Si un singe ouvre la porte d’un frigo pour prendre un yaourt, peut-on légitimement se demander, a-t-elle interrogé, a-t-il sa place ici ? La réponse est forcément non. Le singe doit vivre dans l’environnement naturel où il est né, en groupe, avec les membres de son espèce. »
Ces animaux proviennent-ils du trafic ? Il est impossible de le savoir avec certitude, bien que le doute soit souvent permis. Le trafic d’espèces sauvages est le quatrième commerce le plus rentable au monde, après ceux des drogues, des armes et de la traite d’êtres humains. Selon un document des Nations unies et d’Interpol sur la criminalité environnementale, il rapporterait entre 7 et 23 milliards de dollars par an.
« Même si ces vidéos semblent anodines, on peut mettre en doute le bien-être de l’animal, ajoute Eugénie Pimont. Publier ce genre de contenus ne peut pas se faire innocemment parce que, derrière, les animaux subissent les conséquences de ces images. » Les associations exhortent le public à ne pas aimer, partager ou commenter ces vidéos et à signaler les annonces de vente en ligne d’animaux sauvages.

