Affaire Sarkozy-Kadhafi : ancien président lâché par collaborateur au procès appel
Claude Guéant a rencontré Abdallah Senoussi à Tripoli le 1er octobre 2005, alors qu’il était directeur de cabinet du ministre Nicolas Sarkozy. Selon le jugement en première instance, des virements libyens vers des comptes d’intermédiaires proches de Nicolas Sarkozy ont été identifiés à hauteur de 6,5 millions d’euros.
Au centre du procès, se trouve une rencontre : celle de Claude Guéant et d’Abdallah Senoussi, le 1er octobre 2005. À cette époque, Claude Guéant était directeur de cabinet du ministre Sarkozy ainsi que directeur de sa campagne présidentielle. Il deviendra par la suite secrétaire général de l’Élysée et ministre de l’Intérieur.
L’individu qu’il rencontre à Tripoli ce jour-là a un passé particulièrement trouble. « Senoussi, c’est le numéro deux du régime libyen, patron des services secrets, et beau-frère du dictateur Mouammar Kadhafi », décrit Thierry Lévêque. « Il a surtout été placé sous mandat d’arrêt international en 1999 par la justice française pour avoir commandité l’attentat de l’avion de ligne DC-10, qui a causé 170 morts, dont 54 Français. »
Le jugement en première instance a condamné, entre autres, Nicolas Sarkozy et Claude Guéant pour association de malfaiteurs, et a repéré des virements libyens vers des comptes d’intermédiaires liés au candidat, pour un montant total de 6,5 millions d’euros. « Selon ce jugement, ces virements ont résulté de négociations menées par ses proches en Libye à la fin de 2005 », rappelle le journaliste. En retour, « Kadhafi et Senoussi souhaitent négocier la levée de son mandat d’arrêt : cela constituerait l’une des principales contreparties. »
Ces éléments sont contestés par Nicolas Sarkozy et sa défense lors de l’appel, dont le procès a débuté le 16 mars et devrait se poursuivre jusqu’au 3 juin. La justice n’a pas été en mesure de prouver que ces virements ont financé la campagne. « En tout état de cause, s’il y a eu pacte, l’association de malfaiteurs est constituée », note néanmoins Thierry Lévêque.
Cependant, un retournement de situation se produit. À 81 ans, souffrant de problèmes de santé, Claude Guéant n’a pas pu se rendre au tribunal. Dans deux courriers adressés à la cour le 11 et le 26 avril, il modifie radicalement sa version. « C’est un virage dans cette affaire, » observe le journaliste judiciaire. « Monsieur Guéant a toujours refusé de mettre en cause monsieur Sarkozy. Il a toujours affirmé que, même s’il a bien rencontré Abdallah Senoussi secrètement, d’une part, ce n’était pas en rapport avec cette histoire de financement, et d’autre part, il n’en a jamais discuté avec monsieur Sarkozy. » C’est d’ailleurs toute la ligne de défense des avocats de l’ancien président : s’il y a eu pacte de corruption et virements, lui n’en était tout simplement pas informé.
Dans ses courriers à la cour, se sentant trahi par Nicolas Sarkozy lors des audiences, Claude Guéant modifie sa version. Selon son témoignage écrit, il aurait effectivement parlé de sa rencontre avec le terroriste. Après son élection, le président lui aurait demandé de s’occuper de la situation d’Abdallah Senoussi en ces termes : « Claude, voyez cela. »
Le clan Sarkozy réagit à cette situation. « Monsieur Guéant ne parle pas de financement occulte, mais il fait un pas énorme vers l’accusation. Le dossier paraît encore plus lourd qu’au premier procès, Sarkozy et sa défense ont conscience que c’est sans doute le dernier clou dans son cercueil », estime Thierry Lévêque. L’accusé principal a été contraint de revoir sa stratégie. De retour à la barre pour répondre aux accusations le 29 avril, et en tant qu’ancien avocat, il feint de s’interroger : « Pourquoi monsieur Guéant mentirait-il ? […] Je ne dis pas qu’il ment […] La mémoire a évolué. »
Pour éteindre le feu, il a sorti « sa dernière carte », rapporte Thierry Lévêque : « Une théorie selon laquelle les Libyens auraient détourné l’argent pour eux-mêmes à travers ces mécanismes de virements, et Senoussi se serait arrangé avec l’équipe Sarkozy pour récupérer cet argent, ce qui n’a jamais été dit auparavant durant le procès. » Les révélations de la défense, appuyées par une clé USB remplie de tableaux de comptes, ont permis de prolonger les débats, qui devraient se poursuivre jusqu’au lundi 4 mai, avant les plaidoiries.
Bien informé sur le sujet, le journaliste se montre sceptique quant à l’efficacité de cette nouvelle stratégie de défense. « On aurait du mal à expliquer pourquoi le numéro deux d’un tel régime aurait organisé cette usine à gaz pour quelques millions. C’est très peu crédible », estime-t-il. « Sarkozy est acculé, il est bien obligé de produire quelque chose. »
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