Hawala : la banque clandestine au service du crime organisé.
Demba est arrivé à Bruxelles il y a moins d’un an et il envoie de l’argent à sa mère pour qu’elle puisse acheter des médicaments ou de la nourriture. En 2024, l’administration fiscale belge a ouvert environ 400 dossiers pour blanchiment d’argent à grande échelle, dont un tiers impliquait le système hawala.
Capuche tirée sur les oreilles, Demba* affiche un visage fermé. Arrivé à Bruxelles il y a moins d’un an, il décrit, avec un français hésitant, son itinéraire depuis la Mauritanie, qu’il a quittée pour survivre.
Son unique lien avec son pays natal est sa famille, à laquelle il envoie de l’argent chaque fois qu’il parvient à économiser. « Il faut que je travaille« , confie-t-il d’une voix timide. « J’envoie à ma mère pour qu’elle achète des médicaments ou de la nourriture. Quand je n’envoie pas, ma mère, elle ne mange pas« .
Sans titre de séjour en Belgique, il lui est impossible d’envoyer cet argent via les banques ou les agences de transfert d’argent telles que Western Union ou Ria, deux leaders dans le domaine. « Pour aller à Western Union ou Ria, il faudrait que j’amène une carte d’identité« , ajoute-t-il.
Effectivement, en Belgique comme dans le reste de l’Union européenne, la « Loi anti-blanchiment » impose aux banques et agences des obligations de vigilance strictes, y compris des contrôles d’identité et des plafonds pour chaque transfert transfrontalier.
Pour soutenir sa famille, Demba n’a donc « pas d’autre solution » que de se tourner vers un système informel, parallèle et communautaire connu sous le nom d’hawala.
Étymologiquement, ce terme persan, issu de la racine arabe « ḥâ – wâw – lâm », signifie « changer » ou « transformer ».
Ce système, présent sur tous les continents, est également désigné sous d’autres noms, comme Fei-Ch’ien (飞钱) en chinois, Xawala en somalien ou Havale en turc.
Le principe de l’hawala est simple :
– Vous souhaitez envoyer 1000 euros à un ami à l’étranger. Vous vous adressez à un commerçant ou à un membre de votre communauté, souvent appelé l’hawaladar, et lui remettez les 1000 euros en espèces. En échange d’une petite commission, il ne vous donne pas de reçu mais un code.
– Ce code est ensuite transmis à votre ami.
– De son côté, l’hawaladar contacte un autre hawaladar dans le pays de votre ami afin de lui demander de mettre à disposition ces 1000 euros le plus rapidement possible. Après quelques minutes ou quelques heures, votre ami peut récupérer l’argent auprès de cet hawaladar en échange du code.
L’argent change ainsi de mains sans se déplacer physiquement, sans virement bancaire et sans laisser de trace.
Avec la prévision de l’étude Global Findex de 2025, environ 1,3 milliard d’adultes dans le monde n’ont toujours pas accès à des services bancaires. Même parmi ceux qui ont des comptes bancaires, l’hawala reste une option privilégiée en raison de ses coûts de transaction souvent inférieurs à ceux des institutions financières formelles.
En raison de l’absence de traçabilité et de preuves comptables, l’hawala, basé sur la confiance, est aujourd’hui interdit dans la plupart des pays. Les Émirats arabes unis se distinguent cependant : là-bas, les hawaladars doivent s’enregistrer auprès de la banque centrale, se soumettre à des audits et tenir des registres de transactions.
En Belgique, un arrêt de la cour d’appel de Bruxelles a conclu qu’un hawaladar pouvait être poursuivi pour exercice illégal d’une activité réglementée, même sans soupçon de blanchiment ou de financement terroriste.
C’est ce qui s’est passé le 3 octobre 2024. En effet, ce jour-là, le Tribunal correctionnel de Bruxelles a été amené à juger six ressortissants palestiniens, accusés d’avoir constitué un réseau hawala.
L’équipe #Investigation, en collaboration avec la VRT, a eu exceptionnellement accès au dossier de cette affaire complexe.
Après quatre années d’enquête, le magistrat fédéral Vincent Guerra a découvert « un réseau mondial hawala, […] son fonctionnement, entrant dans le cœur du système, ce qui est assez exceptionnel, et un système mis à jour qui a une ampleur rarement vue, voire jamais à l’échelle européenne« .
Et pour cause : les hawaladars en question sont soupçonnés d’avoir facilité des transferts d’argent illégaux vers l’étranger entre 2017 et 2024. Les milliers de transferts constatés par la police en 2021 et 2022 dépassent les dizaines de millions d’euros, approchant peut-être même la centaine.
La destination des fonds ? « Cet argent vient de partout dans le monde et il repart partout. On ne peut pas dire qu’il y a une destination privilégiée. C’est vraiment, cela a été un peu notre surprise« , répond Vincent Guerra.
Dans le téléphone du responsable de ce réseau bruxellois, surnommé « Abou Adam », les enquêteurs découvrent qu’il fait partie de plusieurs groupes de discussion en ligne. « C’est par exemple un groupe WhatsApp qui compte 280 interlocuteurs. Donc, il faut imaginer que le monde [de l’hawala] est une table sur laquelle il y a 280 joueurs« , explique Vincent Guerra.
Il est précisé que les offres ou demandes d’affaires de moins de 5000 euros sont proscrites.
Dans un autre groupe WhatsApp intitulé « Les commerçants de la grande Europe », ce sont « 532 participants qui sont autour de cette table mondiale« , continue le magistrat fédéral. Ce groupe est constitué d’hawaladars professionnels, comme le montre la description : « Cette chambre est réservée pour les grosses affaires. Il est demandé de ne pas faire d’offres ou de demandes d’affaires de moins de 5000 euros, de dollars ou de livres sterling. Nous supprimons toute personne qui ne respecte pas le règlement de la chambre. »
Dans ce réseau, les montants des transferts uniques varient de 5000 à 800.000 euros, avec des commissions oscillant entre 1% et 6,8%.
Des transactions ont été effectuées dans des pays tels que la France, l’Italie, l’Irlande, l’Allemagne, la Palestine, le Koweït, le Canada, le Qatar, la Turquie, la Malaisie, et même la Syrie.
L’enquête révèle également que ces hawaladars ont facilité, à trois reprises, l’envoi de fonds vers l’État islamique en Syrie.
C’est notamment pour cela qu’après un mois de procès, en novembre 2024, quatre des six suspects ont été condamnés non seulement pour infraction à la législation bancaire mais également pour financement du terrorisme et blanchiment d’argent.
Les peines vont de 200 heures de travaux d’intérêt général à 8 ans de prison ferme.
Dans son jugement, le tribunal a noté que les prévenus « ne pouvaient ignorer ni l’origine ni la destination des fonds transférés et participaient ainsi directement aux infractions de blanchiment et de financement de groupe terroriste commises par l’organisation criminelle dont ils étaient les dirigeants« .
De manière générale, les hawaladars s’intéressent moins aux motifs des transferts qu’à l’argent que cela leur rapporte.
C’est ce qu’explique Quentin Mugg, un policier français spécialisé dans l’hawala, travaillant à Europol à La Haye. « On a affaire à des gens qui se lèvent le matin dans l’espoir de percevoir une commission sur des opérations occultes. De toute nature, d’ailleurs, c’est-à-dire qu’ils n’hésiteront pas même à faire transiter de l’argent propre, si nécessaire« , ironise le commissaire. Il souligne que ce qui génère le plus de flux continu en dehors du système officiel, c’est le trafic de drogue. Toutefois, dans les enquêtes, il constate qu’un même hawaladar manipule de l’argent provenant de diverses sources illégales : trafic de migrants, proxénétisme, et autres, car ils ne recherchent pas l’exclusivité d’une activité.
L’enquête réalisée par #Investigation met en lumière que l’hawala est utilisé pour faire transiter des fonds issus de diverses activités criminelles : du trafic de migrants au sud de l’Espagne, au trafic de drogue au Danemark ou aux Pays-Bas.
C’est ainsi que « le système hawala est le premier vecteur de blanchiment pour le crime organisé« , constate Quentin Mugg.
Pour comprendre comment les réseaux hawala blanchissent de l’argent sale, l’équipe #Investigation a collaboré avec deux journalistes danois, Kasper Vilsmark et Jens Langhorn.
Ils ont rencontré un protagoniste essentiel dans le domaine du blanchiment : un criminel professionnel surnommé Frank*.
« Il n’y avait probablement pas moins d’un million d’euros qui sont entrés pendant cette heure et demie« , raconte-t-il.
Sa première rencontre avec un réseau hawala ressemble à une scène de film. « C’était un bureau assez ordinaire, situé dans une zone industrielle néerlandaise, et quand je suis entré, il y avait un petit homme turc assis, comme on pourrait s’y attendre dans un film. Et il y avait de l’argent partout dans ce bureau. […] Dans les placards et les tiroirs, chaque fois qu’il ouvrait quelque chose, il y avait de l’argent à l’intérieur, trié par couleur pour savoir où ça se trouvait. Mais tout semblait en ordre et ils paraissaient maîtriser ce qu’ils faisaient. […] Je suis resté là environ une heure et demie, et pendant ce temps, au moins cinq ou six coursiers sont entrés avec de l’argent, qui était ensuite compté par un autre homme assis dans le bureau avec une machine à compter les billets et tout le nécessaire. […] Il y avait probablement pas moins d’un million d’euros qui sont entrés pendant cette heure et demie. »
Frank récupère l’argent sale du système hawala et le fait disparaître en le vendant à ceux ayant besoin de liquidités. Parmi ses clients se trouvent des entreprises qui préfèrent payer leurs employés en espèces afin d’échapper à des charges sociales, des impôts ou encore à une fiscalité d’entreprise.
Comment Frank vend-il cet argent sale à ces entreprises frauduleuses ? Grâce à un système de fausses factures.
Par exemple :
– Si un patron d’une entreprise de construction veut payer ses employés en espèces, il lui faut 10.000 euros. Il se tourne alors vers Frank.
– Ce dernier émet une facture, par exemple pour une commande fictive de lampes d’une valeur de 10.000 euros. L’entreprise de construction paie cette somme par virement bancaire à Frank.
– Cependant, contrairement à ce qui est indiqué sur la facture, l’entreprise ne reçoit aucune lampe. À la place, ce sont les 10.000 euros en liquide qui lui sont livrés, des billets provenant du système hawala.
– Ainsi, bien que la somme soit officiellement sur le compte bancaire de Frank, la transaction reste entièrement opaque, contournant les obligations fiscales et sociales.
Autrement dit, ce hawaladar basé en Turquie remplit deux missions : recycler l’argent sale des trafiquants dans le commerce international légal et équilibrer les flux d’argent dans son réseau. C’est donc un intermédiaire essentiel, omniprésent dans de nombreux systèmes hawala.
Quentin Mugg explique que « le système hawala est un système de compensation« , c’est-à-dire que des montants déposés à un endroit sont compensés avec des sommes remises à un autre endroit. Il ajoute : « Les hawaladars mettent en place divers mécanismes pour réaliser cette compensation, principalement des opérations commerciales. L’idée est de faire circuler de la valeur sans faire circuler des billets de banque. C’est difficile de se déplacer avec 50 millions d’euros, mais si tout à coup ça devient des crevettes surgelées, c’est beaucoup plus difficile à appréhender. »
L’argent sale disparaît ainsi, se transformant en marchandises.
L’hawala est un moyen discret et très pratique de faire voyager d’énormes sommes d’argent, mais c’est un véritable défi pour les autorités, comme le déplore le magistrat fédéral Vincent Guerra : « il n’y a pas de solution miracle. [Hormis] la sensibilisation à tous les niveaux du système, cela signifie également des contrôles fiscaux et sociaux. Si l’on trouve chez un boulanger ou un coiffeur une grosse somme d’argent liquide, cela pourrait être suspect. En potentiel, dire cash veut peut-être dire un système hawala derrière. Donc, c’est très difficile à détecter. »
En Belgique, l’administration fiscale a ouvert en 2024 environ 400 dossiers pour blanchiment d’argent à grande échelle. Environ un tiers d’entre eux impliquait le système hawala. Ces types de dossiers étaient presque inexistants il y a encore dix ans.
Pour Quentin Mugg, « l’hawala a été la réponse à l’efficacité des systèmes de contrôle« . Mais il souligne : « Le produit du crime reste entre les mains des criminels« . Il conclut : « C’est assez inacceptable que le crime puisse financer. »
* Le prénom a été modifié

