France

L’Allemagne et la productivité : « On ne va pas mourir à l’usine »

En avril, 40 % des salariés allemands sont employés à temps partiel, un chiffre qui est deux fois plus élevé qu’en France. Une étude de l’IU Internationale Hochschule indique que 73,5 % des Allemands s’opposent à l’idée de réformer la loi sur le temps de travail pour introduire une limite hebdomadaire de 48 heures.

De notre envoyé spécial à Berlin,

Considéré comme un robot sans émotions, le travailleur allemand demeure avant tout un être humain dont le cœur s’emballe à l’approche des beaux jours. Laissez de côté les clichés tels que la « Deutsche Qualität », l’« exemple allemand » ou « la valeur du travail », car il est temps de profiter du ciel bleu.

En avril, les Berlinois semblent pressés de s’installer dans les nombreux espaces verts de la ville, se contentant de contempler le temps qui passe. Nous sommes seulement au début du printemps, et les plus belles journées ensoleillées sont à venir. Pourquoi cette hâte d’apprécier le soleil ? Parce que le temps dédié à la détente pourrait rapidement diminuer dans les années à venir.

Tir à boulet rouge sur le temps partiel

Depuis le début de l’année, le gouvernement lance une offensive sans précédent contre le « Lifestyle-Teilzeit », c’est-à-dire le temps partiel choisi. Cette expression peu flatteuse a été créée par la Mittelstands-und Wirtschaftsunion (Union des entreprises, des professions libérales et des travailleurs indépendants), qui, en janvier, a proposé de limiter le recours au temps partiel, qui concerne 40 % des salariés allemands – deux fois plus qu’en France.

Le ministre-président de la Hesse, Boris Rhein, a également pris position. « En Allemagne, nous devons nous réhabituer à travailler davantage », déclarait-il en janvier, critiquant l’idée d’une semaine de quatre jours, de plus en plus souhaitée par les salariés. Le coup de grâce est survenu un mois plus tard, en février, lorsque le chancelier Friedrich Merz, revenu de son premier voyage officiel en Chine, prononçait un discours marquant dans l’opinion publique allemande :

« Nous ne sommes tout simplement plus assez productifs. Chacun peut dire “Je fais déjà beaucoup”, et c’est peut-être vrai. Mais quand on revient de Chine, mesdames et messieurs, on voit les choses plus clairement. Nous devons travailler un peu plus dur. »

« Le pire chancelier qu’on a jamais eu »

Des paroles peu appréciées par la population berlinoise. « C’est le pire chancelier qu’on a jamais eu, soutient Antje, 61 ans, enseignante. Angela Merkel n’était pas parfaite, mais elle était humaine. » Celle qui se définit comme « presque boomer » se rappelle des luttes sociales passées : « Dans les années 1980, nous avons milité pour la semaine de 35 heures, puis obtenu 38,5 heures – quand l’employeur est d’accord, ce qui n’est pas le cas partout. »

D’autres avancées ont suivi. Depuis 2001, tout salarié d’une entreprise de plus de 15 personnes peut demander un temps partiel après six mois d’ancienneté. Des droits sociaux que le gouvernement souhaite revoir. « Friedrich Merz ne veut pas seulement revenir à la semaine de 40 heures, mais il exige une semaine de 48 heures. Et si le peuple n’est pas d’accord, c’est parce que nous sommes des fainéants ! », s’emporte Antje.

Même un vendredi, il fait bon d'être dehors à Berlin, surtout grâce au temps partiel.
Même un vendredi, il fait bon d’être dehors à Berlin, surtout grâce au temps partiel.  - J.-L. Delmas/20 Minutes

Mi-janvier, le chancelier a évoqué une réforme de l’Arbeitszeitgesetz, la loi sur le temps de travail, pour instaurer une limite hebdomadaire de 48 heures, soit le maximum autorisé par les conventions européennes. Cette réforme est encore à l’étude, mais elle est très impopulaire. En février, une enquête de l’IU Internationale Hochschule, une université privée allemande, a révélé que 73,5 % des Allemands s’opposaient à un tel projet.

Le bien peu enviable modèle grec

Un affront considérable dans l’histoire récente allemande, la Grèce, autrefois moquée, est désormais citée par le gouvernement comme modèle. Un Grec travaille en moyenne 1.900 heures par an, le plus haut total de l’Union européenne, contre 1.343 heures pour un Allemand, le score le plus bas de l’OCDE. Pour comparaison, les pays de l’organisation cumulent 1.742 heures, et la France, 1.500 heures (et oui, nous travaillons plus que les Allemands).

Préférant Zola à Zeus, Athènes a adopté la semaine de six jours de travail. « Ça n’a aucun sens », jure Andrea, 65 ans. Avec son expérience, la Berlinoise assure que le salarié allemand n’est pas reconnu pour son volume horaire, mais pour sa productivité par heure. « Les Grecs ne sont pas vraiment connus pour leur efficacité, sourit celle qui a longtemps travaillé en ressources humaines. Plus on travaille longtemps, moins on travaille bien. C’est une mesure populiste basée sur des calculs bruts du taux horaire sans réelle analyse. »

David milite pour une économie plus libérale et pour convaincre les Allemands de travailler plus.
David milite pour une économie plus libérale et pour convaincre les Allemands de travailler plus. - J.-L. Delmas/20 Minutes

David, 26 ans, stratège en bon joueur d’échecs, préfère souvent des plans à long terme aux émotions immédiates. Il comprend que, pour gagner, il faut parfois sacrifier certains conforts. Selon lui, le problème ne réside pas tant dans la Chine que dans la démographie allemande. « Il faut travailler plus pour financer nos retraites. Sinon, nous allons droit dans le mur et nous cotisons dans le vide. » Pour lui, c’est une question simple : « Nous sommes de moins en moins de travailleurs actifs. Si nous désirons maintenir notre niveau de vie, il n’y a pas d’alternative. »

Une bière plutôt qu’« une bataille perdue d’avance ».

Les Allemands sont-ils prêts à l’admettre ? « Ils se préoccupent davantage de leur salaire que des données macroéconomiques. C’est pourquoi il faut réduire les impôts sur les heures supplémentaires, ou d’une aide moindre pour le temps partiel », analyse David. Lui-même reconnaît que le système actuel n’est pas incitatif. Les Allemands, plus enclins à faire des calculs, comprennent que repasser au temps plein n’est pas forcément rentable.

Cependant, un accroissement de leur salaire mensuel sera-t-il suffisant ? Le succès du temps partiel en Allemagne s’explique aussi par le fait qu’« il est le seul moyen d’élever des enfants », explique Léna, alors que ses enfants jouent au parc. La plupart des activités scolaires se terminent à 14 heures et les garderies n’ouvrent que quelques heures par jour. « Les assistantes maternelles sont rares, et il est souvent moins rentable d’y recourir. » 50 % des femmes actives travaillent à temps partiel, contre moins de 15 % des hommes.

Or, l’Allemagne a une natalité déjà préoccupante, avec 1,3 enfant par femme – un chiffre en baisse chaque année. « Vouloir que les femmes travaillent à plein temps serait un suicide démographique », poursuit la mère, rappelant que des berceaux vides représentent une catastrophe économique à venir, bien plus grave que celle des semaines de quatre jours.

Comparativement à la Chine, la situation est également délicate. Malgré la détermination allemande, que peuvent 80 millions de personnes contre 1,4 milliard, surtout dans des conditions de travail peu attrayantes ? « Que veut Friedrich Merz ? Nous faire travailler 100 heures par semaine, sans rémunération, pour rivaliser avec Huawei ? Nous n’allons pas nous tuer au travail non plus », rit Emil. Parfois, il faut savoir laisser son empreinte dans l’histoire, affirme l’étudiant, même si cela signifie renoncer à des rêves passés. « Nous étions une grande puissance pendant des siècles. Aujourd’hui, c’est au tour de la Chine ou des États-Unis. » Selon lui, savourer une bière en terrasse prime sur « une bataille perdue d’avance ». Les arguments de la Chine, de la Grèce, de la démographie ou de Merz sont convaincants, mais face à un ciel bleu printanier, ils perdent de leur poids.