Près de 60 % des femmes abandonnent le vélo à cause du harcèlement sexiste.
Ce soir-là à Marseille, Manon, 32 ans, rentre tranquillement à vélo après le sport et deux jeunes l’insultent sans raison. Selon une étude Flashs pour Matériel-vélo.com, 4 femmes cyclistes sur 10 ont déjà subi des comportements sexistes ou des agressions à vélo, et cette proportion atteint 58 % chez les 18 à 25 ans.
« Salope ». Ce soir-là à Marseille, Manon, 32 ans, rentre paisiblement à vélo après sa séance de sport. Deux jeunes la rejoignent sur un vélo en libre-service et la fixent « droit dans les yeux ». L’un d’eux l’insulte sans raison. « On s’est juste croisés. À ce jour, je n’ai toujours pas compris ce qu’il s’était passé dans leur tête. Ça m’a beaucoup choquée. J’ai eu cinq minutes de blanc mental. »
Comme elle, de nombreuses femmes relatent avoir vécu des expériences similaires. « Souvent, on m’insulte de ‘connasse’, gratuitement, parce que je suis à vélo, témoigne Camille. Et à chaque fois, ce sont des hommes. » Clara, pour sa part, a déjà failli « se faire percuter par une voiture qui avait grillé un stop ». Que répond le conducteur ? « Le classique : ‘j’te nique ta mère connasse’. »
Alice* a croisé un automobiliste réagissant de manière agressive après avoir effleuré son rétroviseur alors qu’il était sur la piste cyclable, à un feu rouge. « Il m’a rattrapée, interpellée en roulant, avant de me cracher dessus en visant le visage. Le temps que je puisse lui répondre, il avait déjà accéléré. »
### Insultes, intimidations ou les deux à la fois
Ces récits ne sont pas isolés. Selon une étude Flashs pour Matériel-vélo.com**, 4 femmes cyclistes sur 10 ont déjà subi des comportements sexistes ou des agressions à vélo – cette proportion atteint 58 % chez les 18 à 25 ans. De plus, 18 % d’entre elles subissent ces situations régulièrement.
Les incidents rapportés varient entre insultes, intimidations, remarques inappropriées ou gestes agressifs. Les auteurs sont divers : automobilistes, cyclistes ou piétons, et ces violences sont souvent cumulatives.
Setti, qui parcourt au moins 80 km par semaine sur son vélo électrique, « collectionne » les anecdotes. L’une des plus marquantes a eu lieu à Paris. Une voiture klaxonne derrière elle puis la frôle. Au feu suivant, le conducteur s’approche. « Là, il se lâche : pute, connasse, hystérique, énumère-t-elle. Il est tellement en colère qu’il avance sur moi avec son véhicule ! J’ai dû lâcher mon vélo par peur d’être écrasée. » Pour elle, il n’y a pas de doute :
« Il ne se serait pas comporté ainsi si j’avais été un homme. »
Pour d’autres, la situation est moins claire. « Quand on m’insulte ou qu’une voiture me frôle, je me demande : Est-ce que c’est parce que je suis une femme ? Est-ce que c’est parce que je suis à vélo ? Les deux ? », s’interroge Manon. Ce flou entraîne une forme de remise en question continuelle. « En tant que femme, on intègre tellement le fait de faire attention, de ne pas déranger, que l’on en vient à oublier à quel point cela peut nous arriver », analyse Léa Paolacci, chargée d’études chez Flashs.
### « Ce n’est pas le sujet du vélo »
« Ce n’est pas le sujet du vélo, le sexisme est un problème systémique. Le harcèlement sexiste, c’est tous les jours, et pas qu’à vélo », déclare Édith Maruéjouls, géographe du genre. Derrière ces violences se cache une réalité plus vaste, celle d’« une inégalité de liberté » et d’accès à l’espace public, obligeant les femmes à anticiper leurs trajets, à éviter certaines rues ou à renoncer à se déplacer. « C’est glaçant, appuie la spécialiste. C’est tout aussi vrai pour les cyclistes que pour les joggeuses, ou les femmes dans les transports. La moitié de la population ne peut pas se déplacer sans calculer. »
Le paradoxe est que le vélo est perçu comme un outil d’émancipation. « Beaucoup de femmes s’y mettent justement pour éviter le harcèlement dans les transports ou dans la rue », explique Mélodie Cros Ferréol, consultante spécialisée sur les questions de mobilité et d’égalité de genre. En mouvement, moins accessibles, plus rapides… Ces atouts créent un sentiment de « contrôle ». « Le vélo permet une forme de réappropriation de l’espace public. On devient visible, on s’impose. Et le vélo peut devenir un bouclier, un objet qui nous protège », ajoute-t-elle. Cependant, la réalité reste implacable.
« Un cycliste m’a draguée, raconte Cécile. Il me demandait où j’allais et me rattrapait à chaque feu rouge quand j’essayais d’accélérer, malgré mes refus clairs. Je me sentais piégée. » Elle n’est pas seule à avoir vécu ce genre de harcèlement. « Il a arrêté mon vélo et a essayé de me frapper parce que j’avais dit non », témoigne une cycliste. « J’ai été touchée dans les parties intimes au feu rouge », confie une autre. « On a failli me renverser parce que je n’ai pas donné mon numéro », ajoute une autre femme.
« C’est consternant de voir que les agresseurs s’adaptent et continuent leurs agressions en mouvement. Cela démontre bien que quel que soit le mode de déplacement, le problème persiste », souligne Édith Maruéjouls.
### Un problème qui dépasse largement le vélo
Ces situations ont des conséquences. 57 % des femmes interrogées dans l’étude affirment avoir déjà renoncé au vélo, temporairement ou de manière permanente. « Le principal frein à la pratique du vélo pour les femmes reste la sécurité et la crainte d’un accident, juste devant les agressions. Mais nous savons que les deux peuvent être liés », indique Mélodie Cros Ferréol. Aujourd’hui, la pratique du vélo reste genrée en France, les femmes étant encore environ deux fois moins nombreuses que les hommes à l’utiliser pour leurs déplacements quotidiens.
Face à ce constat, certaines solutions émergent. À Lyon, par exemple, des aménagements ont été pensés pour rendre la pratique plus accessible et sécurisée. « Ils sont indispensables, souligne celle qui a également rédigé un mémoire sur la mobilité des femmes à vélo. Mais en parallèle, il faut nommer le harcèlement. Continuer l’éducation au consentement et les campagnes de sensibilisation pour apprendre comment réagir, et pour outiller les témoins. Il est essentiel d’impliquer les femmes dans les projets d’aménagement afin que ces enjeux soient réellement pris en compte. »
Cependant, comme le montre l’étude, cela ne suffit pas. « Le problème est sociétal. Le harcèlement se produit tout le temps, en pleine journée, en présence de témoins », rappelle Édith Maruéjouls. Elle ajoute : « Que font les hommes ? Quand diront-ils collectivement stop ? C’est hallucinant de constater que je ne peux plus prendre mon vélo parce que je suis une fille. En 2026, dans une démocratie, les femmes n’accèdent pas à leurs droits. Cela devrait choquer tout un pays ! » Pour elle, il est évident : « La seule manière d’arrêter les agressions, c’est d’arrêter les agresseurs. »
En attendant, les femmes continuent de pédaler. Par choix ou par nécessité. « Ça me fatigue parce que j’y pense, je sais que me déplacer ainsi implique un risque. C’est insupportable et injuste. Mais je n’ai pas envie d’arrêter de faire du vélo. Et je ne vais pas arrêter », conclut Manon.
*Le prénom a été modifié.
**L’enquête a été réalisée par Flashs pour Materiel-velo.com du 18 au 21 novembre 2025 par questionnaire autoadministré en ligne auprès d’un panel de 2.000 Français et Françaises âgées de 18 ans et plus, représentatif de la population française. L’échantillon comprend 1.256 personnes utilisant ou ayant déjà utilisé le vélo pour leurs déplacements quotidiens.

