L’Allemagne se réarme depuis 1945 : un tournant stratégique.
Le ministre de la Défense allemand, Boris Pistorius, a dévoilé ce mercredi la nouvelle stratégie militaire de la « Bundeswehr », l’armée allemande, affirmant que c’est « pour la première fois dans l’histoire de l’armée allemande » qu’une telle stratégie est adoptée. Selon Jacques-Pierre Gougeon, le changement d’état d’esprit allemand a débuté en 2014, lors de l’invasion de la Crimée par la Russie, mais Angela Merkel « n’était pas intéressée par la chose militaire » et l’a « complètement délaissée ».
Le ministre de la Défense allemand, Boris Pistorius, a présenté ce mercredi la nouvelle stratégie militaire de la « Bundeswehr », l’armée allemande, marquant ainsi un tournant significatif. « Pour la première fois dans l’histoire de l’armée allemande, nous adoptons une stratégie militaire, et il y a de bonnes raisons à cela », a-t-il déclaré lors d’une conférence de presse au ministère de la Défense à Berlin.
« Rarement une stratégie militaire n’a été aussi nécessaire que dans cette phase historique. La situation de menace s’est intensifiée, en particulier depuis la guerre de Poutine contre l’Ukraine. L’ordre juridique international est remis en cause comme cela n’avait pas été le cas depuis longtemps, peut-être même pas depuis la Seconde Guerre mondiale. En d’autres termes, le monde est devenu plus imprévisible et, il faut le dire aussi, plus dangereux. »
Ce changement de discours signale un tournant pour l’Allemagne, qui a longtemps fait preuve de retenue en matière de défense. Depuis les atrocités du nazisme, le pays a adopté une posture pacifiste et a souvent sous-financé sa défense, s’appuyant sur la puissance américaine au sein de l’OTAN.
L’attaque russe contre l’Ukraine en février 2022 a fait évoluer les prises de position des politiques allemands. L’Allemagne a déjà amorcé un tournant stratégique lors de la précédente législature, en augmentant son budget militaire sous le gouvernement d’Olaf Scholz. Son successeur, Friedrich Merz, a annoncé dès sa première semaine de mandat son intention de faire de la Bundeswehr « l’armée la plus puissante d’Europe sur le plan conventionnel ».
Jacques-Pierre Gougeon souligne une continuité politique entre le chancelier social-démocrate et le chancelier conservateur actuel : « On voit donc bien que c’est une tendance qui traverse le monde politique allemand. »
La stratégie de « pacification par le commerce » apparaît désormais dépassée. Selon les spécialistes, ce changement d’état d’esprit en Allemagne a commencé avec la prise de conscience de 2014, lors de l’invasion de la Crimée par la Russie. Angela Merkel, alors chancelière, « n’était pas intéressée par la chose militaire, elle l’a complètement délaissée ». L’Allemagne, qui importait beaucoup de gaz russe, avait longtemps cru que le commerce pouvait pacifier le monde. Ce modèle a été appliqué non seulement à la Russie, mais aussi à la Chine. Ce système montre désormais ses limites.
Aujourd’hui, quelle est la position de l’Allemagne par rapport à son principal allié de l’OTAN, les États-Unis ? Dans son discours, le ministre de la Défense a souligné l’importance de renforcer l’alliance avec les États-Unis. Cependant, ces derniers mois, cette alliance semble se fragiliser, le président américain critiquant régulièrement ses alliés européens concernant leurs contributions financières à l’organisation.
Jacques-Pierre Gougeon observe une dualité dans cette situation : « Il y a la facette ‘prise de conscience’ que les États-Unis n’auront plus le même engagement à l’avenir qu’actuellement en Europe. Puis il y a la deuxième facette qui est que les États-Unis font partie de l’identité allemande de l’après-guerre, notamment avec la réunification en 1989. Il y a toujours un tiraillement entre ces deux facettes. Donc même si le chancelier Merz a, pendant la campagne, eu des mots très durs sur la relation avec les États-Unis en parlant d’autonomie par rapport à cet allié, il y a cette conscience que sans les États-Unis, c’est difficile. »
Pour le directeur de recherche à l’IRIS, « il y a donc toute cette ambiguïté historique qui explique que l’Allemagne se réarme, mais qu’elle souhaite également être un partenaire fort avec les États-Unis. Les États-Unis entretiennent d’ailleurs un regard similaire vis-à-vis de l’Allemagne. »

