L’Espagne vide : des zones rurales dépeuplées veulent attirer des migrants.
Molina de Aragon est un village avec de nombreuses bâtisses inhabitées et des commerces en déclin, laissé à l’abandon. La province de Guadalajara a lancé un programme de formations il y a une douzaine d’années pour faire face à la pénurie de main-d’œuvre, avec des résultats positifs, puisque 6 des 11 inscrits à la dernière formation en hôtellerie avaient déjà obtenu un contrat de travail le jour de la remise des diplômes.
Venant de Madrid, après deux heures et demie de route vers le nord-est, on distingue d’abord les ruines d’un imposant château médiéval situé sur une colline, dominant le village de Molina de Aragon.
Les nombreuses églises, le palais épiscopal et les remparts sont d’autres témoignages d’un passé prospère pour cette ville. Cependant, la situation a changé. Dans le dédale des rues ombragées du centre historique, de nombreux bâtiments sont inhabités et en déclin. Les panneaux « Se vende » (à vendre) accumulent la poussière. Certaines façades sont gravement fissurées et une ruelle a dû être fermée à la suite de l’effondrement d’un bâtiment.
La « Calle de las tiendas », la rue commerçante, ne compte plus qu’une poignée de boutiques en activité, la majorité des commerces et services ayant déménagé vers de nouveaux quartiers sans caractère.
Si Molina de Aragon connaît aujourd’hui un ralentissement, c’est en grande partie à cause de l’exode des jeunes, qui préfèrent vivre dans des grandes villes comme Madrid ou Barcelone. Cet exode rural affecte particulièrement le nord de la communauté autonome de Castille-La Manche, l’une des régions d’Europe les plus touchées économiquement par ce changement démographique.
**Une formation dans les métiers de l’Horeca**
« Il n’y a pas de travail et c’est très dur de vivre dans un village où il y a très peu de services, » confie Elba Iturbe, gérante de la « Casona de Santa Rita », un hôtel familial anciennement situé à l’entrée du village. « Pour se rendre chez le médecin ou à l’hôpital, il faut compter une heure, voire une heure et demie. Cela fait peur aux gens qui veulent que tout soit à portée de main. »
Malgré tout, la région conserve des atouts et espère se redynamiser grâce au tourisme. « Molina de Aragon est un village médiéval très accueillant, » fait valoir Elba Iturbe, une sexagénaire élégante aux cheveux gris. « On y mange très bien, on y dort encore mieux. Il y a tant à découvrir : une nature propice à la randonnée, au vélo, à la moto ou simplement à la voiture. »
Pour faire fonctionner les hôtels, bars et restaurants, des initiatives sont mises en place pour former le personnel, actuellement absent. Elba Iturbe participe à une formation destinée à une douzaine de personnes. Pendant cinq mois, elles apprennent gratuitement les bases des métiers du secteur Horeca : ménage des chambres, service au bar, en salle, en cuisine.
À la « Casona de Santa Rita », la cuisine étant trop petite pour dispenser des cours aux apprentis, la formation a lieu dans l’école primaire juste en face de l’hôtel.
Les leçons sont dispensées par Ruben Urbano, un chef de la région. « Je leur enseigne les fondamentaux : le maniement d’un couteau, les préparations de base de la cuisine traditionnelle espagnole, les méthodes de cuisson et de conservation. Étant donné qu’ils viennent de pays étrangers, ils doivent également apprendre le vocabulaire pour comprendre le chef cuisinier. »
Ces formations sont accessibles à tous, mais attirent surtout des étrangers. Ce jour-là, la brigade en cuisine est majoritairement composée de femmes aux origines diverses : Colombie, Venezuela, Salvador, République dominicaine, Maroc.
La plus jeune élève, Raghad Al Ali Al Suleiman, est syrienne. Agée de 18 ans, elle est arrivée en Espagne il y a moins d’un an et demi et parle déjà espagnol. « Chaque jour, la guerre se rapprochait de notre maison, » explique la jeune fille, son visage encadré d’un foulard noir. « Ma famille est partie au Liban. Les premières années se sont bien passées, mais maintenant, les Syriens ne sont plus appréciés. »
Avant même de quitter le Liban, Raghad, son père, sa mère et ses deux jeunes frères ont obtenu le statut de réfugiés politiques en Espagne, où la Croix-Rouge leur fournit toute l’aide nécessaire.
À l’issue de sa formation, elle envisage de travailler dans un établissement de la région. « Je pense avoir tout ce qu’il me faut ici. Je fais des études, j’ai des amis. J’aime travailler, j’aime cuisiner. Ici, je me sens chez moi. C’est ma vie, » déclare-t-elle avec un sourire.
D’un autre côté, Lilian Gutierrez Hernandez, âgée de 45 ans, se montre reconnaissante et pleine d’espoir : « J’adore le village de Molina. J’y vis depuis quatre ans et, en vérité, je n’ai pas de plaintes, » affirme-t-elle, vêtue d’un tablier noir comme tous les élèves de la formation.
Cependant, ses débuts n’ont pas été simples. Partie du Guatemala pour des raisons économiques en mars 2020, elle arrive à Madrid juste avant le déclenchement de la pandémie de Covid. Lorsque son visa expire, elle décide de rester sans régulariser sa situation.
Pendant plusieurs années, elle travaille au noir, survivant grâce à de petits jobs d’aide-soignante à domicile pour personnes âgées. « Il faut admettre qu’émotionnellement, j’étais vraiment au plus bas. Ce n’était pas facile de travailler presque 24 heures sur 24 pour la moitié de son salaire. »
Elle a pleuré de joie lorsqu’elle a pu régulariser sa situation, prouvant qu’elle était installée en Espagne depuis au moins trois ans. Tout comme Raghad, Lilian se voit bien vivre dans la région après sa formation en Horeca.
Cette perspective semble réalisable, selon le chef Ruben Urbano, qui possède un bistrot gastronomique à Sigüenza, un village où de nombreux étrangers ont suivi ses formations. « La plupart des immigrés me connaissent à Sigüenza, parce que, si je ne leur ai pas donné de cours directement, j’en ai donné à un de leurs proches. »
Cela ne relève pas du simple anecdote. Depuis quelques années, il existe une véritable volonté politique d’attirer des personnes étrangères dans des zones rurales dépeuplées.
**Un partenariat politique-entreprise-associatif**
Oscar Hernando Sanz connaît bien ce programme provincial appelé DipuEmplea. Son association d’aide aux migrants, ACCEM, se consacre à organiser des formations professionnelles comme celle de Molina de Aragon. « Tout comme les entreprises et les administrations publiques, nous voulons être un acteur du développement des régions où nous sommes présents, » nous explique-t-il dans son bureau à Sigüenza, qu’il occupe rarement en raison de ses nombreuses visites dans la province.
Accem gère des centres d’accueil et de formation à travers toute l’Espagne, formant des partenariats avec une grande variété d’entreprises. « Nous collaborons aussi bien avec un bar ou un restaurant ici à Sigüenza, qui a besoin de personnel lors des périodes de forte affluence, qu’avec de grandes entreprises comme Amazon, Ikea ou des grands magasins, » précise cet homme dans la cinquantaine, à la chevelure grisonnante. « Le travail est tout aussi honorable dans une petite entreprise que chez une grande multinationale. »
À Sigüenza, la dynamique démographique s’est inversée. Le village s’est repeuplé en grande partie grâce à l’intégration des migrants par le travail. « En 1992, » date de l’ouverture du centre d’Accem dans le village, « les immigrés représentaient environ 2 à 3% de la population. Aujourd’hui, ce chiffre est d’environ 23 à 24%. Il est clair qu’actuellement, tout étranger souhaitant s’installer pour travailler à Sigüenza peut le faire, » conclut Oscar Hernando Sanz.
Le travail d’Accem, avec un centre d’accueil d’une centaine de places à Sigüenza, est reconnu par la maire, Maria Jesus Merino. « Il y a quelques années, le centre d’Accem n’était qu’un lieu de passage : ils arrivaient, séjournaient un temps, puis partaient vers d’autres pays européens ou des villes plus grandes. Maintenant, grâce à des politiques nationales et régionales audacieuses, les migrants réalisent qu’il y a également une vie possible à la campagne. »
*dans la province de Guadalajara*
Du côté de l’élue socialiste, cela profite à la population locale. « Ce sont les migrants qui remplissent nos écoles avec leurs enfants, car les Espagnols en ont de moins en moins. Sans eux, ces écoles seraient souvent fermées. »
Une présence cruciale pour la survie des établissements scolaires, tout comme pour le fonctionnement des maisons de retraite. « Je suis convaincue qu’environ 60% des employés des maisons de retraite viennent de l’étranger. »
Cette politique d’ouverture semble être bien acceptée par les populations locales. Dans les villages visités, le parti d’extrême droite Vox n’a pas d’élus. Cependant, dans la région voisine de Castille et Léon, le parti xénophobe a frôlé les 20% lors d’un scrutin récent.
Cela démontre qu’en Espagne, comme dans le reste de l’Europe, la question migratoire suscite des débats animés.
