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« Taïwan reste serein malgré un possible changement d’équilibre militaire »

À Taïwan, environ 64 % des Taïwanais considèrent les ambitions territoriales chinoises comme une menace sérieuse, mais 61 % jugent qu’une attaque est peu probable à court terme. À Taipei, la capitale, plus de 4.600 abris anti-aériens sont disponibles, capables d’accueillir plus de 12 millions de personnes.

À Taipei,

Dans les rues de Taipei, la capitale de Taïwan, la tension géopolitique qui entoure l’île ne se dévoile pas au premier coup d’œil. Les scooters s’accumulent aux carrefours, les « night markets » attirent une foule dense et les cafés et restaurants sont toujours pleins. Pourtant, à quelques centaines de kilomètres, la République populaire de Chine exerce une pression militaire, politique et économique constante.

Un sondage publié par le Taipei Times montre une perception ambivalente. Environ 64 % des Taïwanais voient les ambitions territoriales de la Chine comme une menace sérieuse, mais 61 % estiment qu’une attaque est peu probable à court terme. Simultanément, près de 68 % disent être prêts à défendre l’île en cas de conflit. Cette combinaison de clairvoyance, de prudence et de détermination structure la réaction de la société face à cette menace.

Stratégie dite de « zone grise » de Pékin

Sur le terrain, l’écart entre la perception du risque et la vie quotidienne est frappant. « Honnêtement, nous ne ressentons pas vraiment de menace », rapporte un acteur de l’industrie qui souhaite rester anonyme en raison de ses relations commerciales avec la Chine. « Les gens continuent de voyager » entre Taïwan et la Chine, preuve selon lui que les tensions n’entravent pas une forme de normalité. Cette banalisation trouve sa source dans la fréquence des démonstrations de force de la Chine. Les incursions aériennes et les manœuvres militaires, devenues quasi quotidiennes, sont désormais intégrées au quotidien. « On entend parler des avions chinois presque tous les jours », confie-t-il, sans que cela ne perturbe la routine.

La stratégie de « zone grise » de Pékin a pour objectif d’instaurer une pression constante sans déclencher de conflit ouvert. Elle influe tant sur les capacités militaires que sur les perceptions. À cela s’ajoute une dimension économique essentielle. « Presque toutes les entreprises taïwanaises fabriquent en Chine », rappelle ce professionnel. « On ne peut pas simplement couper les liens. » Cette interdépendance nourrit une vision plus nuancée des relations avec Pékin. « Je ne dirais pas que c’est une menace, mais ils déploient de nombreux moyens pour pénétrer le marché », observe-t-il, décrivant une influence progressive plutôt qu’une confrontation directe.

Fracture générationnelle

La société taïwanaise est donc traversée par des lignes de division internes. « Tout dépend de la perspective que vous adoptez », souligne une Taïwanaise travaillant pour une agence gouvernementale, faisant référence aux divisions politiques entre partisans de l’apaisement et défenseurs d’une approche plus ferme. En outre, une évolution de fond se dessine : le renforcement d’une identité nationale propre, particulièrement chez les jeunes générations. « Je me considère comme Taïwanaise », affirme-t-elle. « Pour les jeunes générations, envisager une intégration à la Chine n’est pas acceptable. »

A Taïwan, la capitale Taipei dispose de plus de 4.600 abris anti-aériens, principalement situés dans des parkings souterrains, des stations de métro et des centres commerciaux, capables d'accueillir la population. Les autorités utilisent une application mobile pour localiser ces espaces, renforcée par des exercices de défense civile réguliers. Plus de 12 millions de personnes, soit plus de quatre fois la population de la ville, peuvent être logées dans ces mêmes abris.
À Taïwan, la capitale Taipei dispose de plus de 4.600 abris anti-aériens, principalement situés dans des parkings souterrains, des stations de métro et des centres commerciaux, capables d’accueillir la population. Les autorités utilisent une application mobile pour localiser ces espaces, renforcée par des exercices de défense civile réguliers. Plus de 12 millions de personnes, soit plus de quatre fois la population de la ville, peuvent être logées dans ces mêmes abris. - L. Garrigues/20 Minutes

En revanche, les générations plus âgées restent plus divisées. « Mon père… pour lui, ce ne serait pas un problème », explique-t-elle, faisant remarquer que la société est encore divisée sur ce point. Cette fracture générationnelle reflète des parcours historiques différents, entre héritage chinois et affirmation d’une identité distincte.

Préparation militaire et protection des habitants

Dans ce contexte, la préparation à un conflit progresse sans se traduire par une mobilisation totale. Les autorités renforcent les capacités de défense militaire tout en améliorant les infrastructures destinées à protéger la population, comme en témoignent les panneaux d’indication sur la localisation des abris anti-aériens dans les rues. Cependant, la population oscille entre anticipation et distance. Une perception qui coexiste avec une inquiétude plus profonde.

L’enjeu dépasse largement l’île elle-même. « Taïwan est très, très important stratégiquement », rappelle cet industriel, à cause de sa position entre le Japon, les Philippines et la Chine. « Si Taïwan devenait chinois, cela changerait complètement l’équilibre militaire. Ce serait un problème », ajoute-t-il. L’île est également le premier fabricant mondial de semi-conducteurs, avec des entreprises comme TSMC, ce qui en fait un acteur économique majeur. Dans cette dynamique, le rôle des États-Unis reste crucial, bien qu’empreint d’une ambiguïté stratégique qui suscite à la fois espoir et incertitude.

Préserver à tout prix le quotidien

Malgré ces tensions, une constante persiste : le désir de préserver à tout prix le quotidien. « Nous espérons surtout que la politique n’interférera pas avec l’économie », conclut cet industriel. Car pour de nombreux Taïwanais, la véritable ligne de résistance ne réside pas seulement dans la préparation militaire, mais dans la capacité à continuer à vivre normalement.

Notre dossier sur Taïwan

Entre clairvoyance et résilience, la société taïwanaise a donc trouvé un équilibre fragile : reconnaître la menace sans lui permettre d’imposer son mode de vie. Une manière, au fond, de défendre son modèle sans céder à la peur d’une mainmise chinoise sur le territoire.