« On est dans une impasse » : Julie Tetard, la joueuse trans questionne le basket français
Julie Tetard a réalisé des statistiques de 21 points, 20 rebonds et 35 d’évaluation en moyenne cette saison en Ligue 2 féminine. Le 21 mars dernier, elle a battu des records en inscrivant 21 points, réalisant 30 rebonds et 5 interceptions en 36 minutes lors d’un match contre La Tronche Meylan.

Que ce soit aux États-Unis ou en France, la lutte pour le titre de MVP suscite des débats. Victor Wembanyama ne cesse d’affirmer qu’il mérite le titre de meilleur joueur de la saison régulière en NBA, tandis que Julie Tetard, qui avait des aspirations similaires, ne semble pas préoccupée d’avoir été ignorée par la Ligue 2 féminine en France. « Honnêtement, je m’en fiche royalement de ce titre [décerné par les joueuses, entraîneurs et médias] », déclare la jeune femme transgenre. « Que je l’aie ou non, je n’y prête pas attention. Le plus important, c’est l’équipe et les play-offs. »
Pourtant, la joueuse de Monaco aurait des raisons d’être frustrée, compte tenu de ses statistiques remarquables cette saison : 21 points, 20 rebonds, 35 d’évaluation en moyenne. Des chiffres qui auraient conquis n’importe quel joueur ou joueuse à travers le monde. Mais Julie Tetard n’a pas été nommée parmi le cinq majeur de la division.
« Tous les acteurs et actrices de notre championnat n’ont pas souhaité donner cette récompense à Julie ou Aurore », explique Fabrice Courcier, entraîneur de Saint-Amand Hainaut Basket. « On voit bien que la situation des joueuses transgenres dans notre championnat de Ligue 2 pose un vrai problème. Il y a une telle dimension athlétique supérieure au niveau de Julie Tetard, ça pose des questions. »
Trente rebonds en un match pour Julie Tetard
Fabrice Courcier se montre préoccupé. Pierre Gafforini, manager général de Voiron, partage également son inquiétude. Au cours de nos échanges téléphoniques, les deux hommes ont exprimé leur respect et leur bienveillance envers les deux joueuses, qui « ne sont en rien responsables de la situation », et ont salué « l’immense courage qu’il faut pour effectuer ce processus de transition ». Néanmoins, ils déplorent le manque d’équité sportive lors des matchs contre Monaco Basket et sa pivot d’1,90 m, qui affiche +15 d’évaluation en moyenne, devant les meilleures du championnat.
« C’est une joueuse qui montre tout le travail qu’elle effectue au quotidien pour réussir à performer, explique Gafforini. Mais sa taille, la dimension de ses mains et sa capacité à attraper le ballon et à réaliser des lay-ups sont impressionnantes. Les adversaires craignent de se mettre devant elle à cause de sa puissance. »
Le 21 mars dernier, lors du match entre Monaco et La Tronche Meylan, Julie Tetard a établi des records : 21 points à 54,5 % au tir, 30 rebonds et 5 interceptions en 36 minutes. Cette performance illustre la domination de celle qui a commencé sa transition de genre en 2021 et a subi sa dernière opération en 2024. Arrivée à Monaco cette même année, Julie Tetard, pratiquant le basket depuis toujours, a excellé dans la Nationale 1, avant d’atteindre le niveau supérieur.
« Julie et Aurore ont un avantage qui fait qu’à leur âge et avec leur qualité physique intrinsèque, elles réalisent des performances que des femmes cisgenres ne peuvent pas atteindre. Cela leur confère un avantage, ce qui n’est pas juste en termes d’équité sportive. Quand on inscrit 25 points ou 22 rebonds, cela souligne qu’il y a un problème. »
« On n’a pas le droit de gagner »
Interrogée par 20 Minutes sur comment elle gérait les critiques autour de sa transition de genre, Julie Tetard a préféré ne pas aborder ce sujet afin de « ne pas raviver la polémique ». « Quand on gagne dans le sport féminin, il faut surtout ne pas se démarquer, sinon nos performances seront souvent remises en question », déplore Ava, militante de l’association féministe Toutes des femmes. « Nous avons vu cela avec Amélie Mauresmo ou Caster Semenya. Nous avons le droit d’avoir certaines différences et de faire partie de catégories marginalisées, mais nous n’avons pas le droit de gagner. »
Concernant sa dimension physique supérieure, Julie Tetard a cité sur France 3 des études prouvant « une force physique, une capacité de saut et bien d’autres caractéristiques diminuées par rapport à celles des femmes cisgenres ». Elle a aussi affirmé avoir « un taux de testostérone inférieur à celui d’une femme cisgenre ».
Dans le rapport « Transidentité et Sport de haut niveau », publié en 2025 avec le soutien du ministère des Sports et du CNOSF, douze experts scientifiques, sportifs et associatifs indiquent que « des sports dépendant de facteurs très différenciés selon le sexe (comme la taille et la détente verticale pour le volley ou le basket) ne permettent pas d’envisager aisément la participation concurrentielle des personnes ayant déjà subi des phases importantes de cette différenciation ».
Ce même rapport précise qu’il n’existe pas encore suffisamment d’études précises sur les athlètes transgenres de haut niveau et conclut que « ni la masse ni la densité osseuse, ni la taille de l’organisme ne changent après transition. Actuellement, il n’existe pas de preuve montrant une perte d’avantage associée à la performance après la transition. »
« Il y a des joueuses qui ont envie de se challenger »
Ava, qui a participé à l’élaboration du rapport, ne partage pas ces conclusions et se désolidarise de celles-ci, en désaccord avec l’idée que les avantages physiques pourraient être remis en question. Elle estime que la présence d’athlètes trans ne pose « aucun souci » : « Ce sont des athlètes, donc tant mieux qu’elles performent bien. Je pense que cela devrait être considéré comme une opportunité d’élever le niveau en France et de tirer tout le monde vers le haut. » Cette vision est partagée par certaines joueuses, qui sont souvent impatientes de se confronter au meilleur, mais quittent fréquemment les matches frustrées par l’issue.
« Il existe forcément une motivation à jouer contre Monaco pour tenter de contenir Julie Tetard, ajoute l’entraîneur de Saint-Amand Hainaut Basket. Certaines joueuses veulent véritablement se mesurer à elle, ce qui les pousse à donner encore davantage. Toutefois, il existe une véritable différence athlétique. Si de nouveaux cas avec une dimension athlétique supérieure se présentent, cela suscitera encore plus de questions. »
Des alertes ont été lancées à la Fédération française de basket, qui n’a jusqu’à présent pas modifié ses règles. Celles-ci permettent à tout le monde de prendre une licence, y compris les personnes transgenres. Cela n’est pas le cas pour la Fédération internationale ou pour les Fédérations françaises de natation, de cyclisme ou d’athlétisme.
« L’obtention d’une licence, c’est selon la carte d’identité. Julie et Aurore sont des femmes, donc elles ont le droit de participer à un championnat féminin. Maintenant, c’est difficile, car ces décisions ne peuvent pas satisfaire tout le monde. »
La balance entre liberté et équité
Certains dirigeants plaident pour l’exclusion des personnes transgenres des compétitions professionnelles selon divers critères. D’autres préfèrent créer un championnat qui leur serait réservé. Plusieurs se demandent s’il devrait exister une règle limitant le nombre de joueuses trans dans les équipes, semblable à celles concernant les joueuses étrangères. « Nous sommes dans une impasse. Au niveau sportif, tout le monde dans le basket considère cela injuste », reprend Pierre Gafforini. « Mais il y a un aspect humain à gérer, avec des femmes dont le parcours est exemplaire. »
Selon le rapport « Transidentité et sport de haut niveau », l’exclusion des athlètes transgenres des compétitions ne serait pas une solution adéquate : « Si l’équité constitue un objectif inhérent à l’idée même de compétition sportive, elle ne pèse probablement pas suffisamment pour justifier une dérogation au principe d’inclusion des personnes transgenres. »
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« La vraie question à se poser, c’est à quel point le climat politique favorise le malaise autour de la participation d’athlètes trans », conclut Ava. « Si des personnes transgenres n’ont pas leur place dans un domaine supposé être universel et rassemblant toute la société comme le sport, alors ces personnes n’ont-elles pas leur place dans la société en général ? »

