« La priorité reste de me nourrir : la précarité hygiénique oubliée de l’inflation »
À Saint-Ouen, dans l’épicerie solidaire, 80 % des articles dans le panier des bénéficiaires sont des aliments, le reste étant des produits d’hygiène considéré comme « bonus ». Selon le baromètre « Hygiène & Précarité en France », près de 50 % de la population limite sa consommation de produits d’hygiène en raison d’un manque d’argent.
À Saint-Ouen,
Dans l’épicerie solidaire de Saint-Ouen, le panier d’Alya* contient des pâtes, du riz, des pommes de terre, quelques légumes et, en son centre, un gel douche. Ce dernier est le seul produit d’hygiène qu’elle a choisi lors de ses courses, car il lui servira aussi de shampoing, ce qui lui permettra d’économiser. Cet achat est « indispensable », mais il arrive toujours après les besoins alimentaires. « J’ai 15 euros et ma priorité reste de me nourrir. »
Ce constat illustre le paradoxe de la précarité hygiénique : l’impossibilité de se procurer des produits essentiels pour sa propreté, tels que savon, couches ou serviettes. Ce phénomène est perçu comme un fléau par les personnes concernées et les associations d’aide, mais il demeure souvent éclipsé par d’autres priorités. « Cette précarité a longtemps été reléguée au second plan, contrairement à la précarité alimentaire ou au mal-logement », explique Dominique Besançon, déléguée générale de Dons Solidaires. Cette association collecte des produits d’hygiène, provenant d’entreprises telles que Nivea ou Pampers, pour les redistribuer dans des épiceries solidaires comme celle de Saint-Ouen (Seine-Saint-Denis). Chaque semaine, des personnes en difficulté peuvent y faire leurs courses. « Il suffit de regarder le panier de chaque bénéficiaire pour constater l’arbitrage réalisé : 80 % d’aliments, le reste en « bonus ». »
4 millions de Français font l’impasse sur des produits
Selon le baromètre « Hygiène & Précarité en France », réalisé par l’Ifop pour l’association et publié ce jeudi, près de 50 % de la population déclare limiter sa consommation de produits d’hygiène en raison d’un manque d’argent. Huit millions de Français, soit 16 % de la population, doivent faire le choix entre se nourrir ou acheter des produits d’hygiène, avec une préférence claire pour l’alimentation. Une assiette propre est inutile si elle est vide.
Par ailleurs, quatre millions de Français renoncent à des produits comme le dentifrice ou le shampoing. « On essaie de se concentrer au maximum sur l’essentiel ou le plus polyvalent », admet Safia*, en raison de la pression financière croissante. Les prix des produits d’hygiène et de beauté ont explosé ces dernières années. Entre 2022 et fin 2024, ils ont augmenté de + 16 % selon l’UFC-Que Choisir, ce qui est supérieur à l’inflation générale cumulée sur l’Indice des prix à la consommation (IPC), qui s’élève à « seulement » + 13 % sur la même période, selon l’Insee.
Une précarité hygiénique de plus en plus massive
« Le produit le plus difficile à acheter, c’est la lessive », devenue horriblement chère, ajoute Badra, une autre bénéficiaire. Lavinia, bénévole, confirme cette difficulté, soulignant que c’est devenu le produit le plus compliqué à obtenir à un prix raisonnable pour l’association. Dans l’épicerie solidaire, les prix sont réduits de cinq fois pour rendre les achats possibles. Toutefois, la liste de Badra ne s’arrête pas là : savon et dentifrice sont également devenus inaccessibles en dehors de cette épicerie. « C’est la seule façon d’acquérir ce genre de produit. Sans cet endroit, je ne sais pas comment je ferais », ajoute Alya. Les produits d’hygiène sont limités à un par catégorie et par bénéficiaire chaque semaine, afin de prévenir le risque de pénurie.
La précarité hygiénique, mesurée par le baromètre depuis 2019, « a atteint un niveau critique », indique Dominique Besançon, et s’est largement propagée à d’autres couches de la société. « Elle ne concerne plus uniquement les plus marginalisés, mais également un large éventail de publics comme les familles monoparentales ou les travailleurs mal payés. »
« C’est de l’hygiène, on ne peut pas rationner »
Ainsi, chacun met en place des astuces pour éviter les dépenses superflues. Certaines sont plutôt conventionnelles, comme apporter sa propre lessive à la laverie ou utiliser du vinaigre pour le nettoyage. D’autres relèvent de recettes de grand-mère, comme remplacer les produits de nettoyage par de l’eau et du romarin cueilli dans le jardin, ou utiliser un clou de girofle brûlé pour parfumer la maison. Certaines techniques de survie consistent à diluer le gel douche ou le liquide vaisselle avec de l’eau pour accroître leur durée d’utilisation. Enfin, il y a des solutions moins conventionnelles, comme se laver soi-même ou son linge avec du liquide vaisselle quand le gel douche est épuisé, ou nettoyer les assiettes simplement à l’eau pour minimiser les achats.
Malgré la diversité de ces techniques, elles atteignent vite leurs limites. « C’est de l’hygiène, on ne peut pas rationner ou se priver complètement », affirme Badra. « Je ne vais pas demander à mes enfants de ne pas se brosser les dents après un repas. Donc, je ne peux pas rationner le dentifrice. »
En effet, l’étude indique que la précarité hygiénique engendre des répercussions significatives sur la vie sociale. Ainsi, 28 % des personnes touchées affirment éviter les rencontres amicales ou amoureuses, 25 % ne s’inscrivent plus à des activités sportives et 18 % renoncent à des entretiens d’embauche. « Bien sûr, se nourrir est la priorité, mais la dignité n’a pas de prix non plus », conclut Safia.
*Prénoms modifiés.

