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Entre Trump et l’Iran, une partie d’échecs toujours pas gagnée

Il est difficile de prévoir qui sera gagnant à la fin de la guerre en Iran, selon Emmanuel-Pierre Guittet, chercheur associé au Centre d’études sur les conflits, liberté et sécurité (CECLS) à l’université de Nanterre. Les États-Unis et l’Iran ne s’affrontent pas avec les mêmes armes, le terrain d’affrontements étant saturé d’alliés, de rivaux et de forces par procuration.


A l’opposé d’un jeu, il est difficile de déterminer qui sera le gagnant à la fin de la guerre en Iran. Certains analystes comparent la situation à une partie de poker du côté américain et à un jeu d’échecs du côté iranien.

Emmanuel-Pierre Guittet, chercheur associé au Centre d’études sur les conflits, la liberté et la sécurité (CECLS) à l’université de Nanterre, nuance cette comparaison en soulignant qu’elle éclaire une partie du problème, mais omet l’essentiel du contexte politique actuel. Depuis son retour à la Maison-Blanche, avec sa diplomatie de l’ultimatum – souvent non appliquée – et ses multiples revirements, Donald Trump a contribué à sa propre perte de crédibilité.

### Des coups de bluff côté américain

Les déclarations bruyantes et les annonces menaçantes du président américain peuvent être perçues comme un bluff similaire à celui du poker (menteur) pour donner l’impression qu’il contrôle la situation. Cependant, cette méthode, axée sur la création d’une « pression psychologique sur ses adversaires et des tentatives constantes de les forcer à prendre des décisions difficiles », a « peu de chances de réussir ». Cela a été démontré lors des négociations infructueuses au Pakistan, indique Sarah El-Abd, chercheuse en conflits armés, diplomatie et cessez-le-feu.

La stratégie de Donald Trump dans cette guerre contre l’Iran demeure peu claire, voire absente. Cela complique l’évaluation de ses déclarations et actions, souvent contradictoires et parfois surprenantes. Sarah El-Abd souligne qu’il est impossible de mesurer l’efficacité des actions sans connaître le résultat escompté pour l’Iran et les États-Unis. Si Donald Trump tente de jouer au poker, il échoue à atteindre son objectif de soumission de l’Iran aux exigences américaines.

### L’Iran laisse l’autre faire des erreurs

En revanche, les objectifs iraniens sont limpides : maintenir sa souveraineté et refuser de se plier aux États-Unis. Sarah El-Abd estime que, dans ce jeu d’échecs, les Iraniens font preuve d’une grande efficacité et obtiennent des résultats probants. Si les négociations échouent, ce n’est pas seulement à cause des tensions sur des sujets comme le Liban ou le détroit d’Ormuz, mais plutôt à cause de l’inadéquation des joueurs de poker, qui parviennent rarement à s’en sortir lors des négociations diplomatiques. Elle fait référence à la stratégie attribuée à Napoléon Bonaparte : « N’interrompez jamais un ennemi qui est en train de faire une erreur ».

Du côté américain, « les États-Unis veulent rafler toute la mise, ou que personne ne gagne », ajoute la chercheuse. Actuellement, les guerres qui préoccupent le monde, que ce soit en Ukraine, au Soudan, au Congo ou en Iran, ne permettent plus de déterminer clairement un gagnant ou un perdant. Bertrand Badie, professeur émérite à Sciences Po Paris et spécialiste des relations internationales, évalue que nous sommes plutôt dans une guerre sans fin, car y mettre un terme sans perdre la face reste presque impossible pour Donald Trump, piégé par son obsession de la puissance.

### Des « coups » qui laissent des traces

Les deux nations ne s’affrontent pas avec les mêmes armes, et le champ de bataille est tout sauf vierge. Emmanuel-Pierre Guittet rappelle que le plateau de jeu est « un paysage accidenté, rempli d’alliés, de rivaux, de forces par procuration et de contraintes intérieures ». Cette réalité souligne la limite de la métaphore de l’échiquier, qui est trompeuse car elle implique un plateau « lisible et réversible ».

Au contraire, dans le Golfe, chaque « coup » laisse des traces, des pertes humaines, des humiliations et des ressentiments. « On ne progresse pas sur un damier propre ; les négociations se déroulent sur un terrain encombré et obscurci », explique Emmanuel-Pierre Guittet, qui préfère la métaphore du jeu de Machiavel (ou Djambi).

Ce jeu illustre un monde où « l’alliance est une arme, la trahison est une possibilité structurelle, l’ambivalence est une compétence, et où les « cadavres » restent sur le plateau et encombrent la manœuvre », précise-t-il. La guerre ayant des répercussions mondiales sur l’économie et sur la population entière, Bertrand Badie conclut : « On n’est pas dans une partie de cartes ! », rappelant la complexité bien au-delà d’un simple jeu, en plus d’être une situation humainement dramatique.