CAN 2026 : « J’ai honte »… La CAF a-t-elle dégradé le football africain ?
Claude Leroy a qualifié la décision de la Confédération africaine de football (CAF) de donner victoire sur tapis vert au Maroc après la finale de la CAN 2025, où le Sénégal avait gagné 1-0, d’« épisode qui allait faire rire toute la planète football ». Modou Sougou a déclaré : « J’ai honte pour le football africain » en réagissant à cette décision qui décrédibilise totalement la CAF et ses dirigeants.
Claude Leroy, connu comme le « Sorcier blanc » du football africain, fait preuve d’une grande lucidité sur la situation actuelle. Encore choqué par la décision inattendue de la Confédération africaine de football (CAF) de déclarer le Maroc vainqueur sur tapis vert, après que le Sénégal l’ait battu lors de la finale de la CAN 2025 le 18 janvier (0-1 après prolongation), il avait prédit dès mardi soir que cet épisode allait « faire rire toute la planète football ».
C’est ce qu’a pu constater l’ancien international sénégalais Modou Sougou, en arrivant mercredi matin au centre de formation d’Amiens où il travaille comme éducateur. « Tout le monde a immédiatement rigolé en me voyant arriver », explique-t-il. « Je les comprends. Moi-même, sur le coup, je me suis dit « c’est un poisson d’avril anticipé ». Je suis tombé de haut, j’ai halluciné, personne ne pouvait s’attendre à ça. Aujourd’hui, j’ai honte pour le football africain. »
« Un non-sens », une « injustice flagrante »
Sa réaction illustre l’ampleur de ce qui est déjà considéré comme un échec historique. Cette décision va bien au-delà du simple conflit entre le Sénégal et le Maroc. En changeant le nom du vainqueur de la Coupe d’Afrique des nations 2025 deux mois après la finale, c’est l’image et la crédibilité du football africain dans son ensemble qui sont altérées par ses propres dirigeants.
« Ça va encore donner du grain à moudre à tous ceux qui critiquent l’organisation du football africain », se désole Jacques Faty, un autre ancien international sénégalais maintenant en Turquie. « Ça décrédibilise totalement la CAF et ses dirigeants. » Il est difficile de dire qui pourrait réellement sortir gagnant de ce spectacle décevant.
Pour l’ex-international centrafricain Kelly Youga, la réponse est claire : « Quel est l’intérêt pour le Maroc de récupérer une coupe qu’il n’a pas gagnée ? C’est un non-sens, une injustice flagrante. Les gens retiendront toujours que les Sénégalais l’ont emporté sur le terrain et que cette CAN 2025 leur appartient. Il faut savoir perdre avec dignité et fair-play. D’ailleurs, même les joueurs marocains et leur entraîneur ne réclamaient pas une telle sanction après la finale. »
Ce sentiment est partagé par l’ancien défenseur malien Cédric Kanté, qui redoute que cet événement ne crée des tensions durables entre le Maroc et les autres pays africains.
« J’ai presque envie de dire que le grand perdant là-dedans, ce sont les Marocains. Ils ont investi énormément dans le football ces dernières années et ce que les gens vont garder de tout ça, c’est qu’on aura assisté à la pire CAN de l’histoire. J’ai peur qu’ils y perdent des plumes et que ça entache encore plus leurs relations avec les autres pays du continent. Peut-être qu’ils s’estiment au-dessus de ça et que ce n’est pas leur problème, mais cette affaire laissera de profondes rancœurs et des traces indélébiles. »
La CAF se tire une balle dans le pied
Si le nouveau vainqueur de la CAN ne sort pas renforcé de cette situation chaotique, quelle image la CAF et ses dirigeants donneraient-ils, eux qui n’ont déjà pas une grande popularité depuis l’élection de Patrick Motsepe à sa présidence ? « A la tête des institutions, on n’a pas des anciens sportifs de haut niveau, mais des administrateurs dans des bureaux qui ne comprennent pas les conséquences sportives », s’emporte Kelly Youga. « Quel message envoie-t-on aux futures générations en modifiant le résultat d’un tournoi deux mois après ? On est vraiment dans un monde sans foi ni loi, et on ne peut pas accepter ça… »
Modou Sougou évoque pour sa part la « incompétence totale » des personnes en charge du football africain. « S’il y avait des décisions à prendre, il aurait fallu le faire dans la foulée de la finale, voire ne pas laisser la finale reprendre après que les Sénégalais aient quitté le terrain, dit-il. Mais tu ne peux pas faire comme si de rien n’était, distribuer des médailles, donner la coupe, laisser les joueurs rentrer dans leur pays pour célébrer avec leurs supporters, puis prendre cette décision deux mois après. »

Il reste à déterminer ce qui a poussé la CAF à prendre une décision aussi surprenante. Alors que le Sénégal a demandé une enquête indépendante pour éclaircir cette affaire, certains soupçonnent l’influence de la puissante Fédération marocaine derrière cette décision. « Le Maroc est un modèle, c’est le pays qui investit le plus dans le football en Afrique. Il influence la CAF et a établi dans le temps des contrats de partenariat avec de nombreuses fédérations africaines », déclare en off un dirigeant de football d’un pays africain.
« Il y a beaucoup de zones d’ombre »
En fournissant ses excellentes infrastructures sportives à de nombreux pays africains dans le besoin, le Maroc pourrait estimer avoir acquis le droit à un certain soutien au sein des instances. Abdoulaye Fall, président de la Fédération sénégalaise de football, se montre très direct à ce sujet : « Le Maroc tient la CAF, il faut se le dire, a-t-il lancé au journal Le Soleil. Les Marocains tiennent tout en main et ils décident de tout. Ils ont les moyens, et beaucoup de pays n’osent pas aller contre leur volonté. Il n’y a pas un pays qui s’est opposé au Maroc comme le Sénégal l’a fait. »
Jacques Faty précise : « Je ne veux pas tout mettre sur le dos du Maroc, il y a eu beaucoup de bonnes choses faites pendant cette CAN, elle a été très bien organisée. Mais il faut aussi admettre qu’il y a beaucoup de zones d’ombre qui nous poussent à nous interroger sur les intentions réelles de certaines personnes à la CAF et dans le football africain. » Surtout concernant son président Patrick Motsepe, proche de Gianni Infantino, qui n’a jamais caché qu’une victoire finale des Lions de l’Atlas ne lui aurait pas déplu. Présenté comme un président fantoche installé par le patron de la FIFA pour appliquer à la lettre les directives de l’instance internationale, Motsepe semble suivre fidèlement ses consignes.
Cédric Kanté, ayant lui-même expérimenté la gouvernance du football africain au sein de la Fédération malienne, n’a aucune illusion quant à l’identité réelle du big boss de la CAF. « C’est Infantino, il ne s’en cache même pas, affirme-t-il. Il est omniprésent, voire omnipotent, en Afrique. Il a tous les soutiens nécessaires pour se maintenir au pouvoir et contrôler toutes les fédérations africaines. Le manque d’indépendance de cette confédération africaine est alarmant. Et cette décision de mardi vient valider tout ça. »
L’heure du grand ménage à la CAF a-t-elle sonné ?
Cette situation met en péril une longue tradition d’amitié entre « deux pays frères », selon les mots de Modou Sougou et Jacques Faty. « Malheureusement, ça va encore alimenter la discorde après une finale déjà mouvementée », déplore Jacques Faty. « Ça rouvre la plaie, c’est triste. Je demande aux supporters sénégalais et marocains de ne pas tomber dans le panneau de la division, comme durant la CAN. »
S’il est impossible de prédire ce qui adviendra de cette affaire dont la conclusion semble lointaine, tous nos interlocuteurs espèrent que ce nouveau fiasco servira d’électrochoc aux personnes impliquées dans le football africain, afin de réformer les instances dans les années à venir. « Les dirigeants ont failli à leur mission », déclare Modou Sougou. « S’ils n’ont pas les épaules pour gérer la CAF, ils doivent partir. Mais c’est à l’Afrique de gérer ces questions, pas à la FIFA de décider de ce qu’il doit se passer maintenant. C’est à nous d’avoir le courage de tirer les leçons de ce qui vient de se passer. »
Notre dossier sur la CAN 2025
Jacques Faty ajoute : « Il y a plein de gens compétents dans le football africain, d’anciens joueurs qui veulent s’impliquer, qui pourraient donner une autre image de notre continent s’ils parvenaient à prendre les rênes de la CAF. Ça a assez duré, il est temps de faire le ménage et de mettre en poste des gens compétents, responsables, honnêtes et transparents. Il faut travailler ensemble pour espérer des jours meilleurs pour le football africain. » Toutefois, cette tâche semble plus ardue que jamais.

