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L’intégration est la seule voie pour l’Afrique, selon les experts.

Les fonctionnaires de l’Union européenne perçoivent leur salaire en euros, tandis que les employés de l’Union africaine sont principalement rémunérés en dollars. En 2024, Moussa Faki Mahamat a déploré que 93% des résolutions adoptées par l’UA entre 2021 et 2023 n’ont pas été mises en œuvre.


Il est difficile d’imaginer que les fonctionnaires de l’Union européenne soient rémunérés dans une autre devise que l’euro, devenu un symbole de l’identité et de l’unité européennes. En revanche, les employés de l’Union africaine (UA), notamment ceux occupant des postes professionnels et de haut niveau, sont principalement payés en dollars.

L’UA, affaiblie par un héritage de fragmentation institutionnelle, politique et économique, n’a pas encore pleinement tiré parti du potentiel catalyseur de l’intégration monétaire et des nombreux avantages qui en découlent, tels que la réduction des coûts de transaction, la minimisation du risque de change, ainsi que la stimulation des échanges commerciaux et des investissements transfrontaliers.

Cette fragmentation constitue un obstacle persistant à la paix et à la prospérité durables en Afrique, surtout dans le contexte mondial actuel où l’influence est largement déterminée par la taille des marchés et des populations, ainsi que par la puissance politique. Ce manque de cohésion a un coût élevé, illustré par l’incapacité du continent à formuler une réponse unifiée face aux décisions tarifaires du président américain Donald Trump. Cela a accentué les défis de développement et alimenté les conflits politiques, causant des millions de morts, tout en maintenant le commerce intra-continental à un niveau désastreux, rendant les pays africains vulnérables aux fluctuations mondiales et aux chocs externes.

En outre, un déficit chroniques en infrastructures est devenu une caractéristique permanente des économies africaines, en raison de l’incapacité à mobiliser des ressources financières et humaines pour des projets à grande échelle. Par exemple, l’Afrique subsaharienne possède la densité de réseau routier la plus faible et le taux d’accès à l’électricité le plus bas au monde, malgré un potentiel énergétique considérable. Environ 600 millions d’Africains n’ont toujours pas accès à une source d’électricité fiable.

La fragmentation monétaire freine le développement de marchés financiers liquides, obligeant les pays africains à émettre des titres de créance en devises étrangères. Cela altère la perception du risque et augmente considérablement les coûts du service de la dette, rendant très difficile l’évasion d’un piège financier. La pression sur les finances publiques laisse peu de marge de manœuvre budgétaire pour investir dans des infrastructures productives, y compris des projets transfrontaliers essentiels pour dynamiser la compétitivité et soutenir la croissance des secteurs industriels à forte intensité de main-d’œuvre. Le manque d’accès au financement est aujourd’hui le principal obstacle au développement du continent.

Les conséquences de cette fragmentation, transformant les pays africains en arènes de concurrence plutôt qu’en acteurs autonomes sur la scène géopolitique, sont devenues trop importantes. Pour surmonter ces défis, il est impératif d’approfondir l’intégration, ce qui améliorerait les perspectives économiques et sécuritaires de l’Afrique, renforcerait sa résilience et sa capacité à coordonner efficacement ses actions, tout en rehaussant sa stature à l’échelle mondiale.

L’intégration permet aux pays africains de mettre en commun leurs ressources pour financer des projets comme des autoroutes régionales, des réseaux ferroviaires et des systèmes énergétiques. Cette approche collaborative favoriserait la réduction des coûts unitaires et une meilleure gestion des risques, propulsant ainsi la production industrielle, stimulant le commerce intra-africain et générant de meilleurs rendements sur les investissements, rendant les projets plus économiquement viables.

Une plus grande intégration renforcerait également le partage des renseignements et la coopération en matière de sécurité, un impératif sur un continent où de nombreuses menaces, telles que le terrorisme au Sahel, dépassent les frontières. En abordant l’instabilité comme un défi commun, une solide entité collective pourrait prendre des mesures militaires et diplomatiques énergiques. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, le partage des ressources et des pouvoirs en matière de sécurité pourrait renforcer la souveraineté en encourageant des solutions africaines et en limitant l’ingérence étrangère.

Une Afrique unie pourrait éviter la « dépendance diversifiée », où les matières premières et les ressources naturelles dominent encore les exportations, alors que le commerce se dirige de plus en plus vers l’est, notamment vers la Chine et l’Inde. L’intégration serait donc un moyen de créer un environnement propice à des investissements à long terme, permettant ainsi un rééquilibrage des sources de croissance économique et de commerce. Les investisseurs pourraient tirer parti des économies d’échelle pour maintenir des taux de croissance et des rendements élevés. Le développement de chaînes de valeur régionales approfondirait la coopération et le commerce en répartissant la production selon les avantages comparatifs des pays.

Malgré les bénéfices clairs de l’intégration africaine, les avancées dans ce domaine sont lentes et irrégulières. Par exemple, l’instauration de la zone de libre-échange continentale africaine, lancée en 2021, a connu des progrès limités. Quatre ans de négociations ont été nécessaires pour un consensus sur les règles d’origine, alors même que celles-ci visent à stimuler l’industrialisation et à favoriser le commerce extérieur et intra-africain.

Les pays africains font face à un dilemme où les gains individuels compromettent les bénéfices collectifs. Si la coopération entre gouvernements africains pourrait engendrer des avantages significatifs, certains redoutent que l’ouverture de leurs marchés n’expose leurs industries nationales à des concurrents plus puissants, réduisant ainsi leurs revenus. En conséquence, ils privilégient souvent leurs intérêts nationaux au détriment des engagements régionaux.

Cette situation est exacerbée par l’incapacité des institutions régionales à faire respecter les décisions. En 2024, Moussa Faki Mahamat, alors président de la Commission de l’UA, a noté que 93 % des résolutions adoptées par l’organisation entre 2021 et 2023 n’avaient pas été mises en œuvre.

D’autres facteurs aggravent cette problématique. Les asymétries entre les économies africaines suscitent des craintes quant à une intégration pas forcément équitable. Le chevauchement des organisations régionales crée des obligations contradictoires, tandis que la faiblesse des mécanismes d’exécution signifie qu’il existe peu ou pas de sanctions en cas de non-respect des engagements. La dépendance à l’égard des donateurs externes incite également à contourner la coopération interne. Ainsi, les efforts d’intégration en Afrique se ressemblent souvent à des jeux ponctuels plutôt qu’à des interactions continues nécessaires pour construire confiance et réciprocité.

Néanmoins, la coopération est désormais indispensable. Le développement, la pertinence et la souveraineté de l’Afrique dans un monde multipolaire en dépendent. Une intégration efficace doit commencer par la reconnaissance du déficit de crédibilité institutionnelle du continent, fruit de la fragmentation monétaire historique. Cet héritage explique pourquoi l’UA et d’autres institutions concluent des accords économiques et commerciaux en dollars.

Il est essentiel que cela change. La dépendance à une monnaie intermédiaire empêche l’UA de capitaliser sur le potentiel de l’intégration monétaire, freinant ainsi l’unité continentale et sapant sa crédibilité dans la mise en œuvre du programme d’intégration. Ce n’est qu’en poursuivant cette intégration que l’Afrique pourra espérer transformer ses avantages démographiques et sa richesse en ressources en un développement durable et en une influence mondiale.

**Par Hippolyte Fofack**
*Ancien économiste en chef de la Banque africaine d’import-export*