Tunisie

Walid Ahmed Ferchichi à la Presse : « Une stratégie nationale d’industrie littéraire est nécessaire »

Walid Ahmed Ferchichi est un romancier, poète et traducteur de renom qui a cumulé de nombreux prix littéraires en Tunisie et à l’étranger. La maison d’éditions Arcadia publie beaucoup d’œuvres d’auteurs qui ne sont pas connus, et depuis deux ans, Ferchichi se concentre sur l’idée de dénicher de nouveaux talents et leur donner l’opportunité de publier leur tout premier livre.

Walid Ahmed Ferchichi est un romancier, poète et traducteur reconnu ayant reçu de nombreux prix littéraires en Tunisie et à l’étranger. Il a lancé il y a quelques années sa propre maison d’édition, Arcadia. Il est également l’un des membres fondateurs du Mouvement national de lecture. Entretien.

La Presse — Devenir éditeur à l’ère du numérique est-il un risque à prendre ?

Tout d’abord, les formats de livres audio, le PDF et d’autres supports numériques sont des outils essentiels à notre époque. Tout ce qui ne s’adapte pas à l’évolution technologique finit par disparaître. Cependant, cela ne menace pas le livre papier qui se défend et conserve son importance. Par le passé, on a pensé que le cinéma, la radio et la télévision allaient remplacer les livres.

Il existe en réalité une relation intime, solide et intemporelle entre les livres et les lecteurs. Pour une maison d’édition, cela ne représente pas vraiment un risque si l’on part sur de bonnes bases. Bien sûr, il y a des difficultés matérielles qui ne dépendent pas forcément de l’économie tunisienne, comme le coût du papier, de l’encre et d’autres produits…

Je crois qu’un éditeur ne doit pas se restreindre au marché national limité et aux achats du ministère des Affaires culturelles. Il faut envisager les marchés étrangers : pays voisins, pays du Golfe, l’Europe pour les livres en langues étrangères. D’ailleurs, nous avons récemment annoncé des collaborations avec des partenaires chinois.

La maison d’édition Arcadia publie de nombreuses œuvres d’auteurs peu connus. Est-ce un choix délibéré de miser sur eux ?

Depuis deux ans, je me concentre sur l’idée de découvrir de nouveaux talents et de leur donner la chance de publier leur premier livre. Avant de devenir éditeur, j’étais moi-même écrivain et j’avais des difficultés à trouver une bonne maison d’édition pour mes manuscrits. Je souhaite ouvrir aux autres la porte qui ne m’a pas été ouverte à mes débuts.

Ce qui était donc un souci personnel est devenu une motivation pour lancer Arcadia Verse, la section dédiée au premier livre. Cette initiative ne s’adresse pas uniquement aux jeunes, mais à toutes les catégories d’âge. Nous collaborons également avec des auteurs de renom connus à l’échelle tunisienne et même arabe. Notre ligne éditoriale accorde plus d’importance à la qualité du texte qu’à l’identité de l’auteur.

Ce qui demeure, ce sont les idées, l’originalité et les valeurs humaines à transmettre… En outre, il ne s’agit pas seulement d’investir dans un écrivain, mais de soutenir la littérature tunisienne dans son ensemble. Je veux montrer que le paysage culturel tunisien n’est pas aussi sombre qu’on le décrit. De nombreux autres éditeurs s’engagent avec passion et sacrifice. Je pense notamment à Nirvana, Pop Libris, Hekayet, Arabesque, Editions du Sud, Cérès…

Peut-on dire que votre expérience d’auteur a profondément influencé l’éditeur que vous êtes ?

Oui, clairement. Lorsque je passe en revue les textes avec les auteurs, je leur rappelle souvent que je suis d’abord écrivain. J’ai à mon actif 45 œuvres, entre traductions et créations personnelles. J’ai également travaillé avec des maisons d’édition arabes pour la vérification des textes. Le conseil que je leur donne sans cesse, c’est de lire beaucoup plus qu’ils n’écrivent.

En tant que lecteur assidu, cela m’apporte une accumulation d’expériences. Je passe en revue avec les auteurs les erreurs de langue, et nous discutons des questions de style et de reformule. Je vérifie tous les détails avant la publication et même après, en me rendant dans les librairies pour voir l’exposition des livres.

Je tiens également à ce que nos prix soient adaptés au pouvoir d’achat des Tunisiens. Ce qui est plus important que le bénéfice matériel, c’est de réconcilier le livre, ou plutôt l’écrivain tunisien, et le lecteur. Cela explique la satisfaction des auteurs qui collaborent avec nous. Nous nous considérons comme une famille et cette bonne entente encourage les nouveaux à nous soumettre leurs manuscrits.

Vous avez mentionné que vous et d’autres éditeurs déployez beaucoup d’efforts. Qu’attendez-vous des dirigeants, en plus des achats du ministère des Affaires culturelles ?

Je pense qu’il est temps de considérer une industrie culturelle où le livre occuperait une place importante aux côtés des autres formes d’art. Cette valorisation aurait un impact significatif sur notre économie. Ce que nous désirons tous, c’est de revoir la politique des subventions et de travailler à rendre le livre tunisien plus exportable et plus présent dans les foires et librairies étrangères.

Il existe des auteurs tunisiens très recherchés à l’étranger. De plus, en tenant compte de notre population, la Tunisie figure parmi les pays les plus productifs en matière de publications. Nous faisons partie d’une minorité de pays qui continuent à subventionner les livres. Il est crucial d’exploiter ces atouts. On sait que, dans certaines nations, une part importante du PIB provient de la culture.

Les séries turques ont permis à un large public de découvrir la culture de ce pays, boostant ainsi le tourisme. De la même manière, la France attire énormément de visiteurs grâce, entre autres, à sa littérature. La lecture dépasse alors la simple notion de divertissement.

Nous devons valoriser le livre et en faire un levier économique. Il est nécessaire de penser à une industrie culturelle solide, à une vision globale reliant littérature, culture, tourisme et économie. Le terrain est propice pour nous et nous avons toutes les compétences littéraires et scientifiques nécessaires pour le développer.

En tant que cofondateur du Mouvement national de lecture, on entend souvent que les Tunisiens ne lisent pas, est-ce vraiment le cas ?

Si c’était le cas, pourquoi y a-t-il tant de monde aux séances de dédicaces, même dans les régions ? Les rencontres du Mouvement national de lecture attirent également un grand nombre de lecteurs. La question devrait plutôt se poser sur ce que les Tunisiens préfèrent lire. Il n’existe pas d’études approfondies sur ce sujet.

Il est impossible de considérer tous les Tunisiens comme un seul bloc. Ce n’est pas un seul public, mais plutôt différents publics aux goûts variés en rapport avec le contenu et la langue. Certains préfèrent les romans historiques, d’autres les textes humoristiques… La nouvelle génération, les Gen Z, lit en anglais… Il est donc essentiel de diversifier le contenu, tout en garantissant la qualité, pour que chacun trouve ce qui correspond à ses attentes.

Nous devons également faire preuve de patience pour toucher un public plus large, même en passant par les réseaux sociaux. Progressivement, un rapport équilibré de confiance se développera entre l’écrivain, l’éditeur et le lecteur.

Comment le Mouvement national de lecture peut-il contribuer à cela ?

J’ai rejoint le Mouvement national de lecture aux côtés de Sami Meksi et Mourad Boubaker, cofondateurs de Click2Read, et Mariem Belkadhi, marraine de l’initiative. Avec le soutien du Groupement des métiers du livre de la Conect, nous avons commencé à organiser des rencontres littéraires à Tunis. Le public ne cesse d’augmenter d’événement en événement, confirmant l’impact croissant de cette initiative. Avec Abdelaziz Belkhoudja et Tarek Cheikhrouhou, nous avons présenté un livre d’enquête relativement conséquent et l’audience a bien réagi.

Nous cherchons à stimuler la lecture et à élever le niveau général. Cependant, le Mouvement national de lecture ne se limite pas à la capitale. Nous voulons nous rapprocher des lecteurs. Après la prochaine rencontre où nous accueillerons Amira Ghenim, nous nous dirigerons vers les régions, en commençant par Sfax et Siliana. Ce projet a été initié avec un grand enthousiasme, et chaque étape nous inspire pour la suite. Pour l’instant, 24 dates sont prévues, et je pense que ce nombre va augmenter.

L’initiative est ouverte à tous les écrivains et éditeurs intéressés à nous rejoindre. Nous pouvons nous déplacer afin de nous rapprocher d’eux. En fin de compte, promouvoir la lecture est une responsabilité collective, incluant les acteurs de ce domaine, le ministère et d’autres responsables.