Tunisie : les membres du milieu commencent à tomber.
Une note d’analyse de l’Association des économistes tunisiens, signée par Fatma Mabrouk, souligne que la stabilité de l’emploi, l’accessibilité aux services fondamentaux et la capacité à préserver un certain standing de vie déterminent les contours de la classe moyenne. La note préconise un dispositif combinant protection sociale rénovée, accès élargi au financement, sécurisation des parcours professionnels et valorisation stratégique des flux migratoires.
Une analyse de l’Association des économistes tunisiens met en lumière l’affaiblissement d’une catégorie sociale longtemps perçue comme le pilier de la cohésion nationale.
Des ménages tunisiens qui occupaient auparavant une position intermédiaire aisée se trouvent désormais en équilibre précaire, menacés par un déclassement qui ne semblait pas probable il y a quelques années.
C’est le constat d’une récente note de l’ASECTU, rédigée par l’économiste Fatma Mabrouk, intitulée « Quand les crises redessinent la classe moyenne en Tunisie : Vulnérabilités révélées et résilience en action ».
### Un socle qui s’effrite sous les coups répétés des chocs
L’analyse souligne d’emblée que définir la classe moyenne uniquement par le biais du revenu est une vision erronée. En réalité, trois piliers principaux la caractérisent : la stabilité de l’emploi, l’accessibilité aux services essentiels et la capacité à maintenir un certain niveau de vie. Ces trois éléments sont aujourd’hui gravement menacés.
La combinaison de crises économiques, sociales et environnementales a déclenché une érosion rapide du pouvoir d’achat. Une pression fiscale accrue, l’augmentation constante du coût des services, des vagues d’inflation et des pénuries constituent un mélange dangereux qui fragilise des foyers se situant pourtant au-dessus du seuil de pauvreté officiel, mais qui sont désormais exposés à un réel risque de chute sociale.
### Des stratégies d’adaptation qui ont un prix
Face à cette situation difficile, les ménages ont pris l’initiative de réagir sans attendre l’intervention des autorités. La diversification des sources de revenus, le recours aux solidarités locales et l’émigration sont parmi les réponses les plus fréquemment observées. Ces stratégies ont permis d’amortir, au moins partiellement, les impacts des crises successives.
Fatma Mabrouk précise que ces stratégies d’adaptation entraînent des coûts. La précarité croissante et la fuite des compétences à l’étranger en sont les conséquences les plus préoccupantes. La résilience observée n’est souvent qu’une nécessité plutôt qu’un choix, une forme de survie plutôt qu’un réel élan.
### Formaliser l’informel pour sécuriser l’avenir
Parmi les solutions structurelles proposées, la formalisation de l’économie informelle est essentielle. Ce secteur, qui sert de bouclier contre la volatilité des revenus pour de nombreux ménages, pourrait être progressivement intégré dans l’économie formelle de manière inclusive. L’objectif est de sécuriser les moyens d’existence, d’accéder à la protection sociale et au crédit formel, et d’améliorer la productivité de ces acteurs.
En outre, l’analyse appelle à diversifier les activités génératrices de revenus et à encourager l’auto-entrepreneuriat. Plusieurs secteurs sont jugés prometteurs : le commerce électronique, l’agriculture urbaine, les services numériques, les énergies renouvelables et l’artisanat modernisé.
Ces secteurs ont le potentiel de créer de la valeur ajoutée, à condition que les entrepreneurs bénéficient d’un accompagnement approprié.
### La diaspora, réservoir stratégique insuffisamment mobilisé
Un autre point abordé dans l’analyse est le potentiel sous-exploité de la migration circulaire. En facilitant les allers-retours entre la Tunisie et les pays d’accueil, notamment par des accords bilatéraux, il serait possible de transformer l’émigration en un véritable levier pour le développement local.
Pour la classe moyenne, les bénéfices seraient variés : stabilisation des revenus grâce aux transferts financiers, création d’emplois, transmission de technologies et investissements productifs en Tunisie.
Pour exploiter ce potentiel, la note recommande des dispositifs de soutien au retour, des incitations fiscales associées à l’investissement, et des programmes structurés de transfert de compétences, élaborés en collaboration avec des associations de migrants et le secteur privé.
### Un plan d’action intégré comme réponse d’ensemble
Au-delà des leviers sectoriels, l’économiste plaide pour une politique publique cohérente : un dispositif alliant une protection sociale rénovée, un accès élargi au financement, la sécurisation des parcours professionnels et la valorisation des flux migratoires.
L’ambition affichée est double : restaurer la capacité des ménages à envisager leur avenir et maintenir leur rôle moteur dans une dynamique de croissance durable et inclusive.

