Tunisie

Tribune – Tunis-Carthage : quel avenir pour l’aéroport en 50 ans ?

L’aéroport international de Tunis-Carthage se trouve actuellement en zone urbaine fortement développée, ce qui limite toute possibilité d’expansion significative à long terme. Le projet d’A Airport City figure parmi les options pouvant transformer l’aéroport tunisien en un moteur économique capable d’attirer investisseurs et entreprises, en intégrant divers services et infrastructures.


Dans l’histoire des nations, certaines décisions d’infrastructure dépassent les simples aspects techniques et se transforment en choix de civilisation. L’avenir de l’Aéroport international de Tunis-Carthage appartient clairement à cette catégorie. Alors que les autorités envisagent une extension de l’infrastructure existante, il est essentiel d’aborder la question dans sa dimension stratégique : quelle vision pour l’aéroport de Tunis et sa capitale au cours des cinquante prochaines années ?

Un aéroport ne se résume pas à une piste, un terminal et une tour de contrôle. Dans l’économie moderne, il est un moteur de souveraineté économique, un outil d’attractivité internationale et un pilier de résilience urbaine. Les décisions prises aujourd’hui influenceront non seulement le nombre de passagers et de fret, mais également la capacité de la Tunisie à se positionner en tant que plateforme stratégique euro-africaine.

À l’échelle mondiale, les États ont reconnu que la force de leurs hubs aériens est un élément clé de compétitivité économique et de rayonnement à l’international. Quelques exemples témoignent de cette évolution :

L’aéroport d’Istanbul est conçu pour accueillir plus de 90 millions de passagers par an, avec un potentiel qui pourrait dépasser les 150 millions à terme.

L’aéroport international Hamad à Doha s’inscrit dans une stratégie nationale pour faire du Qatar un hub global reliant l’Asie, l’Europe et l’Afrique.

L’aéroport international King Khalid à Riyad fait l’objet d’un important projet d’expansion dans le cadre de la Vision 2030.

En Afrique du Nord, l’aéroport Mohammed V de Casablanca s’est affirmé comme un hub continental liant l’Afrique aux marchés européens et américains.

Le mouvement s’accélère également ailleurs sur le continent. L’Éthiopie a lancé la construction d’un nouvel aéroport international à Bishoftu, qui vise à dépasser la capacité de l’aéroport de Bole. Ce projet, soutenu par Ethiopian Airlines et l’État éthiopien, aspire à créer l’un des plus grands hubs aériens du continent, avec une capacité attendue de plusieurs dizaines de millions de passagers par an.

Dans chacun de ces cas, l’objectif n’a pas été de réparer une infrastructure vieillissante, mais de concevoir un projet structurant pour plusieurs décennies, capable de dynamiser le développement économique, industriel et logistique.

La situation de Tunis-Carthage est particulière et soulève des défis significatifs. Construit à une époque où la capitale était moins dense, l’aéroport est aujourd’hui enclavé au cœur d’une agglomération fortement urbanisée. Cette localisation limite toute possibilité d’expansion et engendre divers problèmes, tels que : la saturation des accès routiers, la pression sur les infrastructures urbaines voisines, des contraintes environnementales et acoustiques affectant la qualité de vie des habitants environnants, ainsi que des servitudes aériennes qui restreignent l’urbanisation et le développement immobilier. Une extension significative à long terme sans impact urbain majeur semble donc impossible.

Dès lors, maintenir un aéroport international majeur au centre de Tunis pose des limites structurelles pour la métropole et interroge la capacité de la ville à se développer harmonieusement autour de ses équipements majeurs.

Les grands hubs aéroportuaires modernes vont au-delà de la simple notion de terminal : ils s’inscrivent dans une Airport City, un écosystème économique complet comprenant : des zones logistiques internationales et plateformes multimodales, des centres de congrès et quartiers d’affaires, des parcs technologiques et industriels, ainsi que des services commerciaux, touristiques et de loisirs.

Une telle approche pourrait métamorphoser l’aéroport de Tunis en un véritable moteur économique national, attirant investisseurs, entreprises et talents. Une vision ambitieuse pourrait aller plus loin : associer cette Airport City à une gigafactory industrielle, spécialisée dans les technologies énergétiques, les batteries, les composants électroniques ou les secteurs de la transition énergétique. Positionnée aux portes de l’Europe et de l’Afrique, cette plateforme pourrait devenir un point stratégique pour les chaînes de valeur internationales, renforçant ainsi la compétitivité de la Tunisie sur les marchés mondiaux.

La position géographique de la Tunisie constitue un atout exceptionnel. À moins de deux heures de vol de nombreuses capitales européennes et à proximité immédiate des marchés africains émergents, le pays possède un potentiel unique pour devenir une plateforme de connexion euro-africaine. Dans un contexte de restructuration des chaînes d’approvisionnement mondiales, la proximité industrielle avec l’Europe représente un avantage concurrentiel majeur.

Pour tirer pleinement parti de cette position, l’infrastructure aéroportuaire doit pouvoir gérer : des flux massifs de passagers internationaux, le fret aérien et logistique à haute valeur ajoutée, les investissements industriels et la mobilité des compétences, ainsi que des partenariats internationaux garantissant la souveraineté nationale.

La réalisation d’un tel projet nécessite des investissements considérables. Les partenariats public-privé et les collaborations stratégiques internationales peuvent fournir le capital, l’expertise technique et les réseaux commerciaux mondiaux nécessaires. Bien conçus, ces partenariats peuvent devenir des catalyseurs de développement national, tout en maintenant la souveraineté tunisienne sur les orientations essentielles du projet. L’objectif n’est pas de créer une dépendance, mais d’établir une complémentarité : attirer des compétences et des fonds tout en gardant le contrôle stratégique de l’infrastructure.

Au fond, la question aujourd’hui est simple : souhaitons-nous étendre une infrastructure déjà saturée, ou avons-nous la détermination de concevoir le projet structurant dont la Tunisie aura besoin dans cinquante ans ?

L’histoire démontre que les nations qui réussissent transforment les contraintes actuelles en opportunités stratégiques. La Tunisie possède des atouts considérables : position géographique, capital humain, tradition d’ouverture méditerranéenne. La question véritable est de savoir si le pays saura transformer ces avantages en un projet d’avenir, capable d’assurer sa place dans le commerce mondial et de renforcer son attractivité économique et industrielle.

La pire des décisions n’est pas forcément la mauvaise décision. La pire décision est souvent celle qui n’est jamais prise.

Borhene Dhaouadi
Architecte – Urbaniste
Expert en stratégies territoriales et infrastructures de mobilité

N.B. : L’opinion émise dans cette tribune n’engage que son auteur. Elle est l’expression d’un point de vue personnel.