« Synchronicité » de Houbeb Khechine : un récit de rencontre insensé
Houbeb Khéchine a publié son premier livre, intitulé « Synchronicité », chez Contraste Editions, après avoir écrit le scénario du court métrage « On m’appelait Barbaria… » projeté lors des JCC de 2016. Le récit s’articule autour d’une rencontre entre Louis II de Bavière, qui a vécu de 1845 à 1886, et Mohamed Rachid Bey, qui a vécu de 1710 à 1795, dans une trame historique et fictionnelle.
Un récit fantastique et historique explore une rencontre peu probable entre deux personnalités apparemment sans lien : Louis II de Bavière et Mohamed Rachid Bey.
La Presse — Houbeb Khéchine, après avoir parcouru un long chemin dans le monde de l’édition, a publié son premier livre aux Éditions Contraste. Auparavant, elle avait écrit le scénario du court-métrage « On m’appelait Barbaria… », réalisé par Lassaad Oueslati et montré lors des JCC de 2016.
« Synchronicité » propose une aventure autour de la rencontre inattendue entre Louis II de Bavière et Mohamed Rachid Bey. Le roman commence au Château de Nymphenburg à Munich, résidence de Louis II, qui a dirigé un royaume du sud de l’Allemagne de 1845 à 1886. Passionné d’art et de musique, il était surnommé « le roi fou » ou « le roi des contes de fées » en raison de son caractère mystérieux et de ses impressionnants châteaux. Il a été démis de ses fonctions, considéré comme atteint de paranoïa par les aliénistes.
L’histoire fait ensuite un bond un siècle en arrière, au palais du Bardo à Tunis, où évolue Mohamed Rachid Bey (1710-1795), une figure politique et culturelle clé de l’histoire tunisienne. Membre de la dynastie husseinite qui governait la Régence de Tunis alors qu’elle faisait partie de l’Empire ottoman, il était aussi reconnu comme poète. De plus, La Rachidia, renommée institution musicale tunisienne, lui rend hommage pour le soutien qu’il a apporté aux arts.
À travers ce contexte historique, « Synchronicité » propose une interprétation originale de l’Histoire, imaginant une rencontre entre les deux personnages dans la nuit du 12 juin 1886. Il est suggéré que Mohamed Rachid Bey se soit rendu à la rencontre de Louis II, malgré les 135 ans et les milliers de kilomètres qui les séparent. Des similarités, coïncidences troublantes et répétitions historiques émergent. Tous deux étaient des souverains cultivés et raffinés, mais ont également connu des périodes de complots, de violence et de ruine, dont les choix ont marqué l’avenir de leurs nations.
Houbeb Khéchine se pose la question : l’histoire est-elle un éternel recommencement ? Par l’anachronisme, elle a construit une synchronie unique, défiant la logique en imaginant un dialogue où le temps et l’espace sont condensés. Cette « fiction qui rapproche de façon fantaisiste des personnages réels aux parcours de vie similaires » emprunte autant à l’Histoire qu’aux légendes et aux rêves.
L’auteure a inventé des intrigues fictives sur un fond réel, mêlant destins personnels et collectifs, tout en intégrant des figures historiques comme Richard Wagner, Vivaldi, Marie Antoinette et d’autres. L’écriture de Houbeb Khéchine est riche en références littéraires, cinématographiques et musicales. L’intertextualité enrichit la trame narrative à travers des lettres, des citations et des poèmes, dont des vers signés Paul Verlaine.
Le récit se distingue par sa construction en abyme, étant un roman enchâssé dans un autre où les protagonistes contemporains commentent l’histoire. Hella, l’auteure de cette rencontre surréaliste, narre l’histoire à son amie Dalenda, une voix cartésienne. Lors d’un long trajet vers le Sud, elle engage des discussions et ouvre des perspectives d’analyse. Une partie significative du livre se compose ainsi d’échanges où chacune des femmes partage sa vision de l’histoire.
Les répliques de Dalenda peuvent susciter le sourire. Sa manière ironique souligne que la dualité narrative de Houbeb Khéchine va au-delà du simple récit. Contrairement à d’autres romans au format similaire, l’œuvre présente des idées nuancées.
La poétique de « Synchronicité » repose sur la discontinuité, et le lecteur apprend à naviguer entre des univers contrastés : réalité et fiction, passé et présent. Le roman invite à ressentir la tragédie des destins de Mohamed Rachid Bey et Louis II, tout en maintenant un regard critique.
Houbeb Khéchine cherche à susciter la méditation chez le lecteur, l’invitant à réfléchir sur l’écriture romancée de l’histoire, les choix politiques cruciaux, et sur des cultures qui, bien qu’elles se rencontrent, n’entrent pas en opposition. La lecture s’accompagne d’un fond musical mêlant malouf et Wagner. L’auteure exprime par la voix d’un personnage son souhait de « réconcilier les cultures tout en montrant leur coexistence harmonieuse ».
À la fin, Houbeb Khéchine révèle que « deux livres, lus à des années d’intervalle, ont inspiré ce roman. Le premier, le « Diwan », un recueil de poésie de Mohamed Rachid Bey. Le second, une biographie de Jacques Bainville, qui lui a fait découvrir Louis II. D’autres lectures, recherches, voyages et cours d’allemand ont suivi pour percer les mystères entourant ces deux monarques et leurs époques.
Ainsi, « Synchronicité » transcende le concept traditionnel d’événements synchrones. Elle évoque une coïncidence de faits sans lien logique, mais dotée de sens pour ceux qui suivent le raisonnement de Hella et s’ouvrent à cette « dimension inconnue et inaccessible à la plupart ».

