« Sultan El Médina » de Moncef Dhouib (1992) : le néoréalisme à Tunis.
Moncef Dhouib choisit, en 1992, de raconter « Sultan El Médina », tissant la trame d’un univers reclus dans les plis de l’oubli. Le film révèle la violence des mécanismes d’emprise tout en esquissant la possibilité d’un lien affranchi entre Ramla et Fraj.
C’est dans les ruelles étroites et complexes de la médina de Tunis que Moncef Dhouib a décidé, en 1992, de nous narrer « Sultan El Médina », tissant ainsi le récit d’un monde isolé dans l’oubli.
Il propose une œuvre riche qui s’intéresse, avec la même empathie et profondeur que le néoréalisme italien, aux marginaux de la classe populaire.
Au cœur de l’histoire, Ramla (Rim Turki) est retenue captive en attendant le retour de prison de son cousin Bab (Ahmed Ben Ismail), à qui elle est promise. Elle représente une vie confisquée par l’ordre patriarcal. En face d’elle, Fraj (Arkane Bou Jallabia), un individu marginal et vulnérable, est exploité par sa mère, Rabha (Mouna Noureddine), qui transforme sa naïveté en ressource spirituelle. À travers ces deux parcours, le film met en lumière la violence des mécanismes d’emprise. Néanmoins, une forme de résistance fragile se dessine : l’amitié naissante entre Ramla et Fraj ouvre une brèche et esquisse la possibilité d’un lien libéré. Cette tension entre enfermement et évasion intime traverse l’ensemble du film.
Cette dynamique prend tout son sens dans l’oukala, un habitat collectif insalubre où des figures anonymes errent dans les dédales tortueux de la vieille ville.
Ces personnages deviennent les porte-voix silencieux d’une société fracturée. Le film s’attarde sur leur quotidien et nous plonge dans un environnement marqué par le « délabrement des valeurs », comme l’a souligné Ahmed Bahaeddine Attia (interview avec Olivier Barlet, 1999), où la pauvreté, la foi détournée et l’instabilité des existences résonnent de manière tragique.

Cette attention portée aux personnages secondaires enrichit la narration d’une densité humaine marquante. Travailleurs précaires, rêveurs désabusés, âmes accablées par le poids des habitudes anciennes : chacun porte avec lui une part des luttes et des aspirations qui composent la réalité sociale de la médina. À travers eux, Dhouib s’inscrit dans la lignée de cinéastes tels qu’Ettore Scola, Vittorio De Sica ou Roberto Rossellini, qui savaient capturer, dans le quotidien des oubliés, la beauté d’une réalité résiliente.
On observe avec nostalgie dans ces rôles secondaires la présence d’acteurs aujourd’hui bien établis et appréciés du public, tels que Kamel Touati, Hélène Katzaras, Fatma Ben Saidane, Mustapha Adouani, Aisa Harath, Abdellatif Kheireddine, Amel Safta, Sleh Msaddak, Jamil Joudi et d’autres encore, rappelant l’héritage vivant du cinéma tunisien.
C’est dans ce tissu dense et suffocant que Ramla et Fraj, protagonistes principaux, apparaissent pour porter le drame au cœur de l’intrigue. Fraj est présenté comme un saint dans une zâwiya locale, où les femmes viennent prier et acquisitionner sa « baraka ». Ce commerce spirituel, orchestré par sa mère Rabha, transforme la dévotion en une transaction, conférant à Fraj un statut sacré, tout en approfondissant son isolement.
Son exploitation illustre le détournement des croyances populaires, profondément enracinées dans la culture tunisienne, à des fins matérielles. Ce phénomène se retrouve dans des films comme « Miracle à Milan » (1951) de De Sica, « Khelifa le Teigneux » (1969) de Hammouda Ben Halima ou plus tard dans « Khorma » (2002) de Jilani Saadi, où innocence et convictions deviennent des instruments de pouvoir et d’argent.
À travers Fraj, le film oscille entre réalisme et réalisme magique : la routine est analysée avec une rigueur presque documentaire, tandis que la ferveur qui lui est attribuée prend une dimension presque surnaturelle, introduisant une poésie sombre. Là où De Sica insufflait à son œuvre une certaine douceur, Dhouib privilégie une forme d’ironie, mettant en évidence dans cette magie le poids des oppressions et des illusions partagées.
Dans ce monde étouffant, Fraj et Ramla apparaissent alors comme des porteurs d’une humanité lumineuse et pure. Ils symbolisent des éclats d’espoir, pourtant constamment menacés. Ramla, dépourvue d’autonomie et de choix, évolue dans un environnement clos où son corps et son avenir semblent appartenir à autrui. De son côté, Fraj, malgré la sainteté qui lui est conférée, demeure prisonnier d’un rôle imposé. Tous deux révèlent ainsi une force et une sensibilité désarmante, empruntes d’une quête silencieuse d’émancipation et de délivrance.
Ce parcours individuel ne peut cependant être dissocié de son ancrage spatial. La géographie urbaine de la médina de Tunis devient alors une véritable métaphore des destinées. Elle se présente comme un palimpseste de la mémoire tunisienne, un lieu où se rencontrent histoires et rapports sociaux. Filmer la Médina ne consiste pas seulement à capturer des ruelles tortueuses et des façades témoignant du passé, mais aussi à rendre visible le poids des contraintes morales qui structurent la vie quotidienne. Depuis les premières expériences du cinéma tunisien, bien avant « Sultan El Médina » (1992), cet espace s’est imposé comme une présence à part entière.
Dans « L’Homme de cendres » (1986) de Nouri Bouzid, elle reflète les pressions et frustrations de la communauté ; dans « Halfaouine, l’enfant des terrasses » (1990) de Férid Boughedir, elle incarne les rites et découvertes de l’enfance urbaine. Dans ces films, ruelles étroites, couloirs et murs deviennent l’expression concrète de rapports de force invisibles, de vies façonnées par la précarité et les normes imposées. La médina interroge ainsi le spectateur : comment un lieu peut-il à la fois opprimer et unir ? Comment la mémoire collective se lit-elle dans l’architecture et le vécu des habitants ?
Elle se révèle comme un microcosme, miroir de la société tunisienne, où se confrontent tradition, survie et tension, et où la liberté demeure un horizon toujours incertain.
À travers « Sultan El Médina », Moncef Dhouib dresse un portrait social saisissant. La quête de dignité qui traverse le film en constitue le cœur vibrant, animant un cinéma empreint de vérité. Plus de trente ans après sa sortie, « Sultan El Médina » résonne encore : est-ce l’écho d’un passé révolu ou le reflet d’injustices toujours présentes ?
Fadoua Medallel Cinéphile tunisienne
