Tunisie

Retards des projets publics : Une facture de 100 millions pour l’État.

Les retards chroniques dans la réalisation des projets publics en Tunisie sont identifiés comme l’un des principaux freins à l’efficacité de l’investissement. Selon le rapport de l’Instance Générale de Contrôle, près de 38 % des projets en retard examinés en 2024 dans le gouvernorat de Kasserine sont affectés par l’indisponibilité des crédits.


Les retards fréquents dans l’exécution des projets publics sont l’un des principaux obstacles à l’efficacité de l’investissement en Tunisie. Au-delà de simples problèmes administratifs, ces retards entraînent une augmentation significative des coûts, érodent la confiance des citoyens et diminuent l’impact des politiques publiques sur la croissance et le développement régional.

D’après l’analyse de Mustapha Boubaya, expert en passation des marchés publics et consultant-formateur en management des projets, il est urgent d’accélérer la mise en œuvre des projets publics et de renforcer leur bonne gouvernance, devenant ainsi un enjeu économique majeur.

La Presse — La réalisation d’un projet entraîne automatiquement une hausse de son coût en cas de retard. Même un décalage limité à quelques mois peut doubler les coûts d’une année à l’autre. Ce phénomène est accentué par le contexte de stagflation actuel, marqué par des fluctuations rapides des prix, exerçant une pression importante sur les finances publiques de l’État.

Mustapha Boubaya souligne que ces retards sont l’un des principaux facteurs de l’accroissement des investissements publics.

Effets et conséquences attendues

Lorsque ces retards deviennent réguliers et s’accumulent d’année en année, ils provoquent de profondes déceptions chez les citoyens concernés. En effet, ne pouvant bénéficier, dans les délais annoncés, des infrastructures promises, leurs attentes se transforment en méfiance à l’égard de l’action publique.

Selon Boubaya, cette méfiance se traduit souvent par des doutes croissants sur l’impact réel des projets, tant sur l’activité économique que sur la croissance, le bien-être des citoyens et le développement régional. Le rapport de l’Instance Générale de Contrôle, issu de l’examen de centaines de projets dans différents gouvernorats, a mis en lumière une dizaine de causes majeures de retard touchant plus de 400 projets.

Parmi les causes déterminantes figurent des études incomplètes ou défectueuses, une mauvaise programmation initiale, des relances répétées des appels d’offres, ainsi que l’absence de participation des entreprises pour diverses raisons. Celles-ci incluent, entre autres, le lancement simultané de plusieurs appels d’offres, des retards de paiement, des relations contractuelles dégradées, l’éloignement ou l’inaccessibilité des sites de projets, la rareté des ressources disponibles à proximité, ou encore le nombre limité d’entreprises capables de gérer de grands projets, estimé à seulement 212 pour des projets dépassant 1.500 millions de dinars.

Boubaya révèle que ces causes pourraient être évitées si des réponses structurelles étaient apportées, notamment face à l’augmentation systématique des coûts et à l’absence prolongée des infrastructures attendues. Ces deux conséquences combinées nuisent à l’efficacité des interventions publiques et réduisent leur impact sur l’investissement, la croissance économique et le développement. L’expert insiste sur quatre mesures essentielles. La première est de dépasser la lourdeur de l’arsenal juridique encadrant les projets publics, en impliquant toutes les parties prenantes dès la phase de programmation.

Une telle décision concertée permettrait d’octroyer toutes les autorisations nécessaires à la réalisation des projets, sous réserve des conditions émises par les acteurs concernés. Cette approche aiderait également à éliminer la majorité des blocages fonciers, qui ont gelé de nombreux projets pendant parfois plus de dix ans, notamment dans les gouvernorats de l’Ariana, Bizerte, Siliana, Ben Arous, Tunis et Nabeul.

Renforcer l’efficacité du pilotage des projets

La deuxième mesure concerne la révision des procédures budgétaires. Cette dernière est souvent à l’origine de la suspension de nombreux projets en raison d’un manque de financements, même après le lancement des appels d’offres et l’attribution des marchés. À titre d’exemple, Boubaya souligne que l’indisponibilité des crédits touche, selon le rapport de l’Instance Générale de Contrôle, près de 38 % des projets en retard examinés en 2024 dans le gouvernorat de Kasserine.

La troisième mesure importante consiste à créer un Dispositif National de Pilotage des Projets Publics (Dnppp), qui vise à rationaliser la gestion des projets et à prévenir presque toutes les causes de blocage et d’improvisation. Ce dispositif repose sur une transformation profonde du mode de pilotage pour assurer une exécution efficace des projets et une gouvernance rigoureuse des fonds publics.

À cet égard, l’expert préconise la systématisation de l’octroi des autorisations préalables dès la programmation des projets, ainsi que la simplification des procédures administratives, notamment pour les marchés publics. Ces réformes, discutées lors d’un récent Conseil ministériel tenu en novembre 2025, pourraient permettre un gain de plusieurs mois, voire d’années, et d’éviter les suspensions dues à la lourdeur administrative.

Elles contribueraient à améliorer l’efficacité du pilotage des projets et à instaurer une gestion plus rationnelle des investissements publics, devenue indispensable dans le contexte économique actuel. Enfin, Mustapha Boubaya plaide pour que toute autorisation administrative préalable soit traitée dans un délai maximum d’un mois, ou six semaines au plus.

Cette approche dépasserait les dispositions prévues par le décret-loi n°68 du 19 octobre 2022 et renforcerait l’attractivité et la fluidité des investissements publics et privés. Le dispositif de pilotage proposé, basé sur la nomination d’un chef de projet, la constitution d’équipes-projets dédiées et l’utilisation d’outils modernes de gestion, viserait à maîtriser systématiquement le triptyque “Qualité, Coût, Délai”, condition essentielle pour garantir l’efficacité des projets publics et répondre aux recommandations formulées par l’Instance Générale de Contrôle dans son rapport 2024.