Tunisie

Réserves de change : des chiffres qui ne cachent pas toujours des vérités.

Sofiane Ourimi a précisé que le montant total des avoirs extérieurs de la Tunisie s’élevait à environ 27 000 millions de dinars, répartis en plusieurs catégories, selon les derniers états financiers publiés relatifs à l’exercice 2024. Il a également indiqué que les importations tunisiennes s’élevaient à environ 85 milliards de dinars, contre des exportations d’environ 63 milliards, faisant ressortir un déficit commercial significatif.


Sofiane Ourimi, expert en affaires bancaires et conseiller financier, a présenté une analyse rigoureuse et pédagogique des avoirs extérieurs de la Tunisie, en abordant leur définition, leur composition, leur gestion par la Banque centrale de Tunisie (BCT) et la signification de l’indicateur « jours d’importation », souvent débattu dans l’espace public.

Lors de son intervention sur Express Fm ce mercredi, il a rappelé que les avoirs en devises étrangères comprennent, dans toute économie, les créances que cette économie détient sur des non-résidents à une date donnée, exprimées en monnaies étrangères.

L’analyste a précisé que ce solde varie quotidiennement et que la BCT publie le niveau des avoirs chaque jour sur son site internet, accompagné d’un indicateur sur la couverture en jours d’importation.

Sofiane Ourimi a expliqué que la BCT est responsable du placement et de la valorisation de ces avoirs pour le compte de l’État, conformément à la loi de 2016. Pour connaître la composition exacte des avoirs, il a renvoyé aux états financiers annuels de la BCT qui détaillent ces actifs dans les notes annexes.

D’après les derniers états financiers relatifs à l’exercice 2024, le montant total des avoirs s’élève à environ 27 000 millions de dinars, répartis en plusieurs catégories. Les billets représentent près de 665 millions de dinars, représentant les espèces retirées par les citoyens pour leurs voyages à l’étranger ou leurs pèlerinages.

Les avoirs sur comptes s’élèvent à environ 3 500 millions de dinars et les dépôts à terme à environ 7 751 millions de dinars. L’expert a souligné que la composante la plus importante, soit plus de 50 % du total, équivalant à environ 14 600 millions de dinars sur 27 300 millions, est constituée de titres de placement. Cela signifie qu’il ne s’agit pas de liquidités, mais de participations et d’investissements réalisés par la BCT dans des institutions internationales ou des entités ayant une notation reconnue.

Concernant la propriété de ces devises, Sofiane Ourimi a affirmé sans équivoque qu’elles appartiennent à l’économie tunisienne et, par conséquent, à l’État tunisien. Toutefois, il a apporté une nuance importante : bien que l’État puisse mobiliser ces ressources pour remplir ses engagements extérieurs, que ce soit pour le remboursement de dettes ou le paiement de fournisseurs, cela doit s’opérer dans le cadre du budget approuvé par l’Assemblée des représentants du peuple et promulgué par le président de la République, le ministère des Finances devant agir en conséquence.

L’analyste a ajouté qu’avant de convertir ces avoirs en monnaie étrangère pour effectuer des paiements, il est nécessaire de disposer de dinars suffisants inscrits au budget, ce qui renvoie à la question plus large de l’équilibre des finances publiques. C’est pour garantir une gestion rigoureuse de ces ressources que la loi a octroyé à la BCT son indépendance et lui a confié cette responsabilité.

Sofiane Ourimi a expliqué le mécanisme en termes simples. En général, si un résident tunisien reçoit des recettes en devises, qu’il s’agisse d’un exportateur de biens, d’un prestataire de services pour des clients étrangers ou d’un Tunisien ayant travaillé à l’étranger, ces recettes doivent, sauf exceptions, être converties en dinars. Les montants rapatriés sont alors crédités sur les comptes de la Banque centrale ouverts auprès des banques commerciales tunisiennes, contribuant aux réserves.

Certaines dérogations permettent toutefois à des exportateurs ou à des travailleurs à l’étranger de conserver une partie de leurs recettes sur des comptes spécifiques, dans la limite de leurs besoins futurs d’importation ou d’autres dépenses autorisées. Le principe fondamental est que, en dehors des exceptions réglementaires, les recettes en devises des résidents tunisiens doivent être obligatoirement converties en dinars et viennent alimenter les réserves gérées par la BCT.

Concernant la récente circulaire de la BCT sur les importations, l’invité a voulu relativiser son impact en rappelant que ces opérations ont toujours été assujetties aux circulaires de la BCT et ne nécessitent pas d’autorisation préalable. L’importateur n’est pas tenu de détenir des devises : il opère en dinars, se procure ensuite des devises auprès des intermédiaires agréés et règle son fournisseur étranger. La BCT ne s’implique pas dans chaque opération individuelle ; elle établit un cadre réglementaire dont le respect incombe aux banques intermédiaires, qui lui transmettent les données statistiques nécessaires.

Sofiane Ourimi a souligné que l’exigence de couverture préalable en dinars lors du déblocage d’une lettre de crédit n’est pas une nouveauté, une mesure similaire ayant été adoptée en 2017-2018, seule la liste des produits concernés ayant évolué depuis. L’analyste a défini cet indicateur comme un stock, indiquant combien de jours d’importations courantes le niveau actuel des réserves permettrait théoriquement de couvrir. Actuellement, la Tunisie affiche environ 103 à 106 jours, alors qu’elle avait atteint un minimum historique de 84 jours en 2018, ce qui avait suscité de grandes inquiétudes, contre un pic de 162 jours en 2020.

Sofiane Ourimi a averti contre une interprétation trop simpliste : un niveau élevé ne garantit pas une situation excellente, tandis qu’une baisse n’est pas forcément catastrophique. Cet indicateur doit être mis en regard des autres équilibres financiers, notamment le service de la dette, les engagements envers les bailleurs de fonds internationaux et le déficit de la balance commerciale. L’expert a comparé cela à la gestion d’un patrimoine personnel : il est nécessaire de connaître à la fois les revenus prévisibles et les dépenses engagées pour déterminer le niveau minimal à maintenir.

En ce qui concerne la balance commerciale, et les pressions sur les finances extérieures, Sofiane Ourimi a indiqué que, selon les derniers chiffres disponibles pour 2025, les importations tunisiennes atteignent environ 85 milliards de dinars, tandis que les exportations s’élèvent à environ 63 milliards, entraînant un déficit commercial notable. Pour maintenir les réserves, il est impératif d’alimenter celles-ci en continu avec les recettes d’exportation, les transferts des Tunisiens à l’étranger, les recettes touristiques et les emprunts extérieurs.

Sofiane Ourimi a estimé qu’il n’y a pas de solution idéale, mais que l’objectif principal devrait être de maintenir un rythme de croissance économique réelle sans dégrader les autres indicateurs, particulièrement ceux impactant directement le pouvoir d’achat du citoyen tunisien. Il a évoqué la pression inflationniste due à la crise internationale, à la hausse des prix du pétrole, aux perturbations des chaînes d’approvisionnement et aux tensions dans le détroit d’Ormuz qui augmentent les coûts de transport. Il a jugé prématuré de prévoir un assouplissement de la politique monétaire de la BCT lors de sa prochaine réunion, car une part du risque inflationniste est importée et échappe aux leviers nationaux.

Pour conclure, l’analyste a rappelé que les réserves en devises ne représentent qu’un des outils de la politique monétaire, et que l’objectif principal demeure de favoriser les conditions nécessaires à une croissance durable, génératrice de richesses et d’emplois.