Quand la Tunisie était pour les italiens une terre promise

Depuis les époques les plus lointaines de son histoire jusqu’au milieu du XXe siècle, il n’est pas arrivé que la Tunisie, ait été sur le plan démographique, un pays de départ ou d’émigration massive vers d’autres destinations géographiques. Bien au contraire, elle a de tous temps été une destination fortement attractive pour de nombreux groupes humains venus s’y établir à des époques différentes ou simultanément, en provenance notamment du pourtour de la Méditerranée, du Proche-Orient, de la Péninsule arabique et de l’Afrique subsaharienne..
Et quand bien même les finalités et les facteurs qui avaient incité ces groupes humains à migrer vers les terres tunisiennes n’étaient pas toujours les même , ni les conditions historiques au cours desquelles ces migrations ont eu lieu, les arrivants en Tunisie n’ont généralement pas rencontré d’obstacles ou de barrières majeurs qui les auraient empêchés de s’adapter à la vie du pays et de s’acclimater dans son atmosphère.
Bien au contraire, ces immigrants s’étaient souvent intégrés dans le tissu social et culturel du pays, au point de devenir à leur tour et au fil du temps, une composantes à part entière de ce tissu, et un greffon actif qui a largement favorisé au fil du temps, la fécondation des civilisations et des cultures ayant marqué la Tunisie tout au long de son histoire.
En raison de sa proximité géographique, de l’importance des liens historiques qui l’ont toujours liée à la Tunisie et eu égard aux circonstances particulières qu’elle a traversées durant son passé, l’Italie a été depuis la haute antiquité, l’un des principaux pays pourvoyeurs d’émigrants en direction de la Tunisie.
Pour aborder ce sujet de manière concise, nous avons choisi de ne pas revenir beaucoup dans le temps et de nous limiter ci-après, à rappeler quelques unes des principales vagues d’émigration des Italiens vers notre pays, qui se sont passées depuis la fin du Moyen âge jusqu’au milieu du siècle dernier:

LES GÉNOIS DE L’ÎLE DE TABARKA

La colonie permanente établie par les Génois depuis 1541 sur l’île située au large de la ville de Tabarka et reliée à l’heure actuelle par un isthme artificiel à son rivage, peut être considérée comme l’une des premières vagues migratoire italienne vers la Tunisie au début de l’ère moderne.
Cette colonie a été fondée lorsque les deux familles génoises des Lomellini et des Grimaldi, qui jouissaient à l’époque d’une grande stature politique et économique, avaient obtenu le consentement et le soutien du roi d’Espagne, Charles Quint, pour établir une colonie génoise permanente dans cette île .
Le premier objectif de l’établissement de cette colonie qui avait duré deux siècles environ, était de surveiller les côtes nord de la Tunisie et celles de l’Est algérien pour le compte des Espagnols. Quant à son activité économique, elle s’étaient dans un premier temps limitée à la pêche hautement lucrative du corail très abondant à l’époque au large des côtes de cette région, avant de s’élargir au négoce des céréales et autres produits agricoles de l’arrière pays, provenant de la Kroumirie et de la vallée de la Medjerda.
Afin d’assurer un peuplement durable à cette étroite colonie insulaire, des centaines de Génois ont été amenés pour s’y installer et pour édifier sur les pentes escarpées de l’île, une ville à part entière de deux mille habitants environ, dont les ruines sont encore visibles aux pieds de l’imposant fort génois, qui constitue de nos jours le plus imposant témoignage laissé par cette colonie éphémère.
Après la reprise de cette île par le bey de Tunis Ali Pacha en 1741, ses habitant ont été forcés à la quitter avant d’âtre réinstallés en Sardaigne, en Corse et dans la petite île de Tabarka au large de l’Espagne. Là où ils sont, leurs descendant s’attribuent jusqu’à nos jours l’appellation  » Les Tabarquini »

LES LIVOURNAIS OU LES JUIFS GRANA

Depuis le début du XVIIe siècle, la Tunisie a reçu des vagues successives d’immigrants en provenance de la ville italienne de Livourne. Ces Italiens israélites ont préféré venir s’installer en Tunisie après avoir séjourné durant des générations dans le grand port toscan depuis leur déportation de la presqu’île ibérique après la Reconquista chrétienne .
Cette riche communauté connue sous le nom des Grana en référence à ses origines livournaise, s’était établie durablement dans la ville de Tunis afin d’élargir les domaines de ses activités commerciales et industrielles rentables, tout en bénéficiant de la bienveillance et des faveurs des beys successifs des deux dynasties Mouradite et Hussaïnide, et ultérieurement de celles des autorités Françaises du protectorat .
A la même époque, d’autres communautés italiennes formées de riches négociants originaires de Gênes et de la région toscane, d’anciens captifs affranchis et de religieux missionnaires, s’étaient installées à Tunis et dans les principales villes portuaires du pays. Certaines membres de cette communauté ont eu la chance de bénéficier des faveurs des beys et de leur confiance, à l’instar du richissime comte Giuseppe Raffo ( 1795-1862 ), auquel les deux Beys successifs Ahmed et Mohamed avaient confié l’insigne charge de diriger les affaires étrangères du beylik en plus de la concession en exclusivité de la pêche au thon au large de la côte Nord du Cap-Bon

SICILIENS, SARDES ET MÉRIDIONAUX

Cependant, les plus grandes vagues d’immigration italienne vers la Tunisie au cours de son histoire moderne ont eu lieu à partir de la seconde moitié du XIXe siècle.
À cette époque, le Mezzogiorno italien, formé du Sud de la péninsule et des deux îles de Sicile et de Sardaigne était confronté à des conditions économiques et sociales difficiles, et souffrait épisodiquement des graves convulsions politiques qui avaient accompagné la naissance douloureuse de Italie unifiée.
Dans ces circonstances, la Tunisie était devenue l’une des principales destinations de l’émigration des Italiens du Sud, lesquels étaient contraints en raison de leurs conditions de vie précaires, des exactions qu’ils subissaient de la part des grands latifundiaires ruraux et par la large propagation du paludisme, à fuir massivement leur pays pour s’établir ailleurs.
l’émigration de ces sudistes vers la Tunisie a été en outre encouragée, à la fois par la promulgation de Pacte fondamental en 1857 qui avait garanti les droits des étrangers résidant au pays et par l’accord conclu en 1868 entre Mohamed Sadok Bey et le roi d’Italie, lequel accord accordait aux italiens diverses facilités et notamment, une relative marge d’autonomie dans la gestion des affaires propres à la communauté .
Pour ces Italiens souvent démunis, la Tunisie n’était pas seulement la destination la moins lointaine, la moins aventureuse et la moins onéreuse, elle était aussi celle qui diffère le moins de leur milieu d’origine et de leur mode de vie .
Les flux quasi journalier des immigrants qui partaient des ports de Palerme, Trapani, Agrigente, Mazara Del Vallo, Cagliari, de Pantelleria, ou des régions de Calabre et de Campanie traversaient le détroit de Sicile, parfois dans des embarcations souvent aléatoires avant d’accoster au port de la Goulette ou dans d’autres ports et plages de la côte tunisienne.
Ils quittaient l’Italie sans intention d’y revenir, accompagnés des membres de leur famille et chargés des modestes effets qu’ils pouvaient emporter dans leurs voyages; mais ce qu’ils portaient de plus précieux, c’était l’espoir de fonder en Tunisie une vie nouvelle, plus décente et plus prometteuse tant pour eux , que pour leurs descendances.
Et même quand l’établissement du protectorat français a abrogé l’accord tuniso-italien de 1868 , cet acte politique n’a pas empêché le rythme de l’immigration italienne de s’accélérer jusqu’à atteindre son pic avec plus de six mille arrivées par an au cours des premières années du XXème siècle ; ce qui a fait grimper le total des Italiens établis en Tunisie de 2000 environ en 1866, à plus de 102 milles en 1909. Aussi, les Italiens étaient-ils devenus la communauté étrangère la plus nombreuse du pays, ce qui n’était du goût des autorités du Protectorat français, qui soupçonnaient l’Italie à l’époque et non sans fondements , d’avoir de secrètes visées colonialistes sur la Tunisie.

LES PETITES SICILES ET AUTRES FOYERS ITALIENS

Alors que la plupart de ces immigrants se sont installés dans la capitale, sa banlieue et dans la ville de La Goulette en particulier, beaucoup ont choisi de vivre et de travailler dans les villes de l’intérieur telles que Sousse, Sfax, Bizerte et Menzel Bourguiba, Béja, Jendouba entre autres . Beaucoup d’entre eux sont allés vivre et travailler dans les nouvelles localités nées autour des bassins miniers de la région de Gafsa, de Kalaa Jarda (aujourd’hui Kalaa Khasba) et de Jerissa…. Aussitôt, des quartiers à prépondérance italienne se sont-ils formés dans ces villes et certains d’entre-deux portent jusqu’à nos jours des noms significatifs tels que La Petite Sicile et le quartier de Calabre dans la capitale, celui de Capadji à Sousse, et et la Petite Sicile à La Goulette . Mais près de 20% d’entre-deux (14500) ont préféré s’installer à la campagne et travailler dans l’agriculture; la plupart comme métayers ou simples ouvriers chez les colons français. Les plus déterminés ont tout de même réussi à acquérir de petites propriétés dépassant rarement quelques hectares, dans lesquelles ils ont planté laborieusement des vignobles, pratiqué l’arboriculture, les cultures saisonnières et l’élevage .

QUESTIONS D’APPARTENANCE ET D’IDENTITE

La communauté italienne établie en Tunisie était loin d’être homogène. A la différence d’une minorité appartenant au milieu des affaires et aux fonctions libérales qui ne cachait pas sa prospérité, la grande majorité des Italiens en Tunisie appartenait aux groupes sociaux modestes.
L’élite italienne fortement agissante, a contribué à créer un environnement culturel, social et politique foisonnant au profit de la communauté élargie, afin qu’elle préserve ses spécificités italiennes tout en maintiennent des liens de filiation avec la mère patrie. À cette fin, de nombreuses écoles italiennes ont été créées et on en comptait 23 en 1930 réparties entre Tunis et dans d’autres villes avec un effectif de dix milles élèves. Dans la même foulée, les Italiens de Tunisie ont édifié leur propre hôpital( Habib Thameur de nos jours), leur propre salle de théâtre et d’opéra Rossini qui présentait régulièrement des spectacles italiens de qualité; et pour bien encadrer la communauté, un réseau dense et très actif d’organisations et de sociétés culturelles (Dante Alighieri), caritatives, sportives et de jeunesse a été mis en place. A cela s’ajoute la publication en langue italienne de plusieurs dizaines de titres de journaux qui avaient pour mission de couvrir prioritairement la vie de la communauté .
Après l’accession de Mussolini au pouvoir en 1922, le nombre d’associations italiennes a augmenté, leur soutien et leur financement par Rome ont augmenté et leurs activités intensifiées. Pendant la période qui a séparé les deux guerres mondiales, plusieurs organisations italiennes de Tunisie ont pris une nette orientation nationaliste fasciste contribuant à creuser dans cette communauté de sérieux clivages entre ceux qui ont épousé la doctrine fasciste et adopté ses slogans d’un côté, et de l’autre, ceux qui ont préféré s’accommoder avec le système du protectorat , obtenir la nationalité française et du même coup, fréquenter les écoles du colon afin d’apprendre sa langue , s’imprégner de sa culture et rejoindre les organisations politiques et syndicales coloniales.
Quoi qu’il en soit, la défaite de l’Italie à la fin de la Seconde Guerre mondiale a constitué pour la communauté italienne de Tunisie un tournant catastrophique : À partir de 1943, les autorités du protectorat ont décidé d’expulser des milliers d’Italiens accusés d’avoir collaboré avec les pays de l’Axe, Toutes les écoles italiennes ont été fermées, les journaux interdits et ceux qui ont gardé leur nationalité italienne ont été empêchés d’occuper de hautes charges dans l’administration métiers. ou même d’exercer certaines professions libérales.

EN CONCLUSION

Incontestablement, l’immigration des Italiens en Tunisie représente une partie indissociable de l’histoire moderne et de la culture de notre pays. Ces immigrants qui s’étaient longtemps mêlés aux Tunisiens pendant la période de leur installation parmi nous, ont laissé des empreintes profondes, des traces indélébiles que l’on retrouve aujourd’hui encore dans notre dialecte tunisien, dans le vocabulaire de notre architecture, la richesse de notre cuisine, les savoir-faire de nos artisans, ceux de nos paysans , de nos marins, de nos maçons, et dans tant d’autres aspects distinctifs de notre société et de notre culture.

Boubaker Ben Fraj