Nafaâ Baccari : « L’électrification des transports n’est pas un choix »
La Tunisie dispose actuellement de 200 bornes de recharge pour 1.000 véhicules électriques, soit un ratio supérieur aux normes internationales. Un projet de création d’une autorité de régulation de l’électricité est également en préparation et devrait être prochainement soumis au Conseil des ministres.

La Tunisie compte actuellement 200 bornes de recharge pour 1.000 véhicules électriques, ce qui représente un ratio supérieur aux normes internationales (une borne pour dix véhicules). C’est une des informations communiquées par Nafaâ Baccari, directeur général de l’Agence nationale pour la maîtrise de l’énergie, lors d’une interview exclusive avec La Presse.
Il a également annoncé l’élaboration d’un Code des énergies renouvelables et la création future d’une autorité de régulation de l’électricité, qui seront présentés prochainement en Conseil des ministres. Optimiste, M. Baccari estime que la neutralité carbone, avec un mix énergétique de 80 % d’énergies renouvelables et 20 % d’énergies fossiles, est atteignable d’ici 2050, compte tenu du potentiel existant. Interview.
La Presse – Commençons par un état des lieux concernant la mobilité électrique en Tunisie.
Les bornes de recharge sont essentielles au développement des infrastructures pour véhicules électriques en Tunisie. Elles s’inscrivent dans la stratégie nationale de transition énergétique visant 2035. L’une des composantes de cette stratégie concerne l’électrification des usages dans le secteur des transports, qui est parmi les plus énergivores et polluants, représentant plus de 33 % de la consommation d’énergie primaire. Il existe donc un potentiel significatif pour accélérer l’électrification du transport via la mobilité électrique.
Cependant, la mobilité électrique nécessite une infrastructure adéquate, notamment l’implantation de bornes de recharge pour ces véhicules.
Dans ce contexte, plusieurs mesures incitatives ont été introduites dans les lois de finances 2024, 2025 et 2026. Ainsi, les bornes de recharge bénéficient d’une exonération des droits de douane à l’importation et d’un taux réduit de TVA de 7 %.
Parallèlement, un cahier des charges est en cours de finalisation, visant à créer un service dédié à la recharge des véhicules électriques, permettant l’implantation de ces infrastructures sur l’ensemble du territoire tunisien.
Actuellement, la Tunisie dispose de 200 points de recharge pour environ 1.000 véhicules électriques, alors que la norme internationale est d’une borne pour dix véhicules. Nous avons donc déjà dépassé ce standard, mais nous comptons poursuivre le développement de ces infrastructures, essentielles pour la croissance de la mobilité électrique.
Quel est l’état des flux d’importation de véhicules électriques ?
Avec les incitations évoquées, certaines entreprises ont commencé à importer des véhicules électriques. Après le lancement imminent du cahier des charges, nous prévoyons une augmentation de ces flux. Il est important de souligner que les incitations à l’importation des bornes de recharge sont temporaires, valables pour une période de trois ans.
En attendant, nous prévoyons de fabriquer ces bornes en Tunisie. Des intentions d’investissement de la part d’opérateurs tunisiens existent déjà pour couvrir les besoins nationaux et développer des capacités d’exportation.
Actuellement, ces bornes de recharge sont installées dans certaines stations-service, mais leur généralisation est prévue. À ma connaissance, « Tunisie Autoroutes » envisage d’installer des bornes de recharge le long de ses axes pour faciliter l’alimentation des véhicules durant les trajets.
Les collectivités et établissements publics commencent également à installer ces infrastructures, soit par une connexion au réseau électrique, soit via des parkings photovoltaïques.
Il est également possible d’installer des bornes de recharge à domicile. En général, la borne est fournie gratuitement avec le véhicule électrique, le client n’ayant à payer que les frais d’installation. Pour les habitations collectives, des solutions peuvent être envisagées en coordination avec le syndic.
En termes de coût au kilomètre, qu’en est-il de l’économie de la mobilité électrique ?
Le coût est pratiquement divisé par trois. Par exemple, pour un trajet de 100 kilomètres avec une voiture thermique, environ 6 litres de carburant (essence ou gasoil) sont nécessaires, ce qui revient à environ 16 dinars. Avec une voiture électrique, le même trajet peut se faire avec environ 15 kilowattheures d’électricité.
En considérant un prix du kilowattheure d’environ 380 millimes, ce trajet coûterait près de 6 dinars, soit environ un tiers du coût d’un véhicule thermique. Il faut également prendre en compte les coûts d’entretien, qui sont beaucoup plus faibles. Les dépenses pour la vidange d’huile moteur ou le remplacement de certains filtres sont inutiles pour les véhicules électriques.
Le bénéfice est donc significatif, tant en termes de carburant que d’entretien, sans oublier l’impact environnemental positif.
Quelle est l’autonomie des véhicules électriques ?
L’autonomie varie selon les modèles. Certaines voitures électriques dépassent les 300 kilomètres d’autonomie, tandis que d’autres, prévues pour un usage urbain, offrent moins de 100 kilomètres.
Il existe aussi des véhicules hybrides, qui combinent moteur thermique et moteur électrique. Dans ce cas, le moteur thermique prend le relais lorsque la batterie est déchargée, ce qui augmente l’autonomie globale du véhicule.
Ces modèles disposent donc d’une autonomie plus importante tout en ayant une consommation de carburant réduite.
Actuellement, la flambée des cours énergétiques due à la guerre au Moyen-Orient est discutée. Comment cela pourrait-il impacter le coût de l’électricité à la Steg ?
Concernant la Steg, je ne pense pas qu’il y aura un impact immédiat. Le prix de l’électricité est resté stable et n’a pas changé depuis 2010. Le gouvernement s’engage à ne pas augmenter les tarifs, malgré la volatilité observée sur les marchés internationaux.
Il est vrai que les prix du gaz ont augmenté d’environ 20 % dans les trois jours suivant le début du conflit. Si la situation se prolonge, certains prévoient une multiplication par trois du prix du gaz. Le pétrole suivrait probablement cette tendance. Une telle évolution aurait des conséquences sur tous les pays importateurs d’énergie, y compris la Tunisie.
Cela dit, la Tunisie a déjà engagé sa transition énergétique, sans attendre ce contexte. Dès 2016, nous avons lancé le « Plan solaire tunisien » pour accélérer le développement des énergies renouvelables et renforcer l’efficacité énergétique.
L’électrification des transports fait partie des axes de cette stratégie. L’objectif est de réduire notre dépendance énergétique extérieure, notamment à travers le développement des énergies renouvelables et l’électrification progressive des usages.
En Tunisie, les énergies renouvelables, principalement solaires et éoliennes, seront de plus en plus importantes. Les tensions sur les marchés énergétiques internationaux ne sont pas nouvelles et réapparaissent régulièrement. D’où la nécessité de renforcer notre indépendance vis-à-vis des énergies fossiles.
Actuellement, la Tunisie importe plus de 65 % de ses besoins en énergie fossile, alors que ses ressources demeurent limitées et que la consommation énergétique augmente d’année en année.
Le réseau électrique actuel peut-il supporter une hausse rapide de la consommation d’électricité, notamment due au développement du transport électrique ?
En Tunisie, nous ne connaissons pas de grands « black-outs », contrairement à certains pays. Toutefois, des tensions peuvent survenir en été, particulièrement lors des pics de consommation liés à la climatisation. Heureusement, la Tunisie est interconnectée avec l’Algérie, permettant de combler d’éventuels déficits.
De plus, plusieurs projets visant à renforcer le réseau électrique sont en cours ou en préparation. Ils visent à répondre à l’augmentation prévue de la demande en électricité et à intégrer massivement les énergies renouvelables dans le mix énergétique. De nombreux projets sont ainsi engagés pour anticiper les besoins futurs en électricité et accompagner la transition énergétique du pays.
Concernant le cadre réglementaire, inconnu en dehors des incitations dans les lois de finances 2024, 2025 et 2026, y a-t-il de nouveaux projets de textes pour soutenir la transition énergétique ?
Avec le ministère, nous préparons un Code des énergies renouvelables. Ce sera un document unique englobant l’ensemble des réglementations liées à ce secteur.
À l’instar du Code des hydrocarbures, ce nouveau code intégrera tous les textes relatifs aux incitations, à la réglementation et aux procédures pour assurer une meilleure harmonisation du cadre juridique.
Le document est presque finalisé et sera bientôt présenté en Conseil des ministres.
De plus, un projet de création d’une autorité de régulation de l’électricité est également en préparation. Ce texte sera soumis prochainement au Conseil des ministres pour approbation. L’autorité régulera le secteur et encadrera les relations entre les différents acteurs pour favoriser un environnement transparent et attirer davantage d’investissements.
Pour conclure, est-il possible d’atteindre l’objectif de 35 % d’énergies renouvelables d’ici 2030 ? Êtes-vous optimiste ?
C’est un objectif ambitieux, mais l’optimisme est de mise. Aujourd’hui, la part des énergies renouvelables dans notre mix énergétique est d’environ 7 %. L’objectif est d’atteindre 35 % en 2030, puis 50 % en 2035 et même 80 % d’ici 2050, dans le cadre de l’atteinte de la neutralité carbone.
Atteindre 100 % d’énergies renouvelables reste une difficulté, car certains usages continueront de dépendre des énergies fossiles. Il faut également rappeler que notre système énergétique repose principalement sur la consommation d’énergie primaire et non uniquement sur l’électricité. L’électrification devra donc s’effectuer progressivement, en se basant sur les énergies renouvelables.
Cela dit, plusieurs projets sont déjà en cours ou en phase de réalisation. Par exemple, 100 mégawatts à Kairouan, 200 mégawatts à Sidi Bouzid et à Tozeur, ainsi que d’autres projets totalisant près de 700 mégawatts d’ici la fin de l’année.
Avec ces investissements, la part des renouvelables pourrait atteindre environ 22 % d’ici 2027 ou 2028.
Dans ce contexte, les objectifs pour 2030 et 2035 paraissent réalisables, à condition que les mesures prévues dans notre stratégie soient mises en œuvre : électrification des usages, intégration des nouvelles technologies, renforcement du cadre réglementaire et fiscal, et simplification des procédures administratives.
Nous pourrions même dépasser ces objectifs, car le potentiel en Tunisie est réel. Surtout, il ne s’agit plus d’un choix de confort, mais d’une nécessité stratégique pour notre sécurité énergétique et notre avenir économique.

