Modernistes des beaux quartiers, cessez de vous auto-flageller…

Depuis la victoire de Kaïs Saïed au premier tour des élections présidentielles, certains d’entre vous se sont mis à accabler les leurs de reproches, à se comporter en donneurs de leçons et commencent à trouver des qualités à l’humanoïde qui s’apprête à accéder aux fonctions de la magistrature suprême : « Nous sommes restés enfermés dans notre tour d’ivoire » ; « Nous sommes restés insensibles à la détresse des jeunes de ce pays et à celle d’une société en proie à l’extrémisme et au populisme » ; « Kaïs Saïed n’est peut-être pas le candidat idéal, mais c’est un homme simple qui est proche des gens et de leur réalité quotidienne » ; « Kaïs Saïed a les mains propres et sait parler aux jeunes diplômés gagnés par la désespérance » dites-vous en chouinant. Foutaises !

Y en a marre des donneurs de leçons ! Même si ce que vous dites est en partie vrai, je pense tout de même que vous n’avez rien compris au schmilblick. Vous ne voyez dans l’électorat de Kaïs Saïed que la partie la plus sincère et la plus inoffensive. J’ai l’impression que la psychologie des gens qui constituent le socle de l’électorat de Kaïs Saïed vous est complètement étrangère. Vous n’avez pas l’air d’être conscient de toute cette rancœur emmagasinée dans le camp de Saïed.

Parmi ses électeurs, nombreux veulent par tous les moyens imputer à ce qu’on appelle l’élite la responsabilité de leurs échecs et de leur médiocrité. Même si l’ « élite » de ce pays compte de nombreuses tares, il est difficile de faire d’un peuple qui ne veut pas évoluer la « Suisse de la rive sud de la Méditerranée ». La liste des malhonnêtetés, fourberies, infamies et turpitudes dont est capable le Tunisien moyen est impressionnante. Ce dernier se complaît dans sa posture victimaire pour se dédouaner de ses propres compromissions.

Un très grand nombre d’électeurs de Kaïs Saïed est dévoré par un sentiment de revanche et les Tunisiens comme vous sont les premiers visés. Vous pouvez « transformer vos doigts en chandelles » comme dit le vieux proverbe, ça n’y changera rien. Ils ne vous détestent pas pour ce que vous faites, mais pour ce que vous êtes. Ils vous dénigreront pour ce que vous êtes et pour ce que vous incarnez pour eux, et non pour ce que vous pensez et pour ce que vous faites. Vous avez l’air de sous-estimer la capacité de nuisance et la haine qui habitent les jeunes et moins jeunes qui soutiennent la candidature de Saïed. En réalité, vous ne connaissez pas ces gens-là.

Ce sont de véritables révolutionnaires qui rêvent de tout détruire dans l’espoir de trouver leur place dans la « nouvelle société » qu’ils projettent de créer. Pour ce faire, une certaine catégorie de personnes doit passer à la trappe, soit les bourgeois-laïques, progressistes, féministes, Tunisois-Sahéliens-Sfaxiens, orphelins de la France, déracinés, vendus et agents de l’ancienne puissance coloniale, bourges de La Marsa et d’El Menzah… Ceux-là mêmes sont la source de tous leurs heurts et malheurs.

Il ne faut pas sous-estimer la jalousie et l’envie qui animent les électeurs de Kaïs Saïed. Ils vous en veulent, Tunisiens francophones des beaux quartiers, car ils estiment que vous avez tous une bonne situation et que vous jouissez des plaisirs de la vie. Et cela provoque en eux de la frustration. Ils rêvent de jeter aux orties cette satané de modernité qui les pousse à remettre sérieusement en question leur système de valeurs traditionnelles, qui les pousse à se redéfinir. Ils pensent qu’en réhabilitant le système traditionnel patriarcal, un système beaucoup plus en phase avec leur culture et leurs usages et auquel ils donnent le nom d’ « identité arabo-musulmane » pour qu’il revêt une valeur sacrée, ils s’élèveront dans l’échelle sociale et bénéficieront d’une promotion flatteuse au sein de la société.

Vous devriez arrêter de vous auto-flageller et de faire porter la responsabilité de la souffrance des petites gens et du schisme qui déchire la société à un seul groupe de personnes, le vôtre, juste pour que vous puissiez conférer une certaine légitimité à la victoire de Kaïs Saïed et ne plus ressentir cette désagréable impression de flou : « voilà, maintenant, les choses sont claires ! C’est à cause de nous ! Nous aurions dû nous intéresser un peu plus aux damnés de la terre. » Non, les choses sont plus complexes que ça.

Alors, de grâce, ne vous sentez pas contraints de donner aux résultats des élections une explication larmoyante et auto-flagellatrice et épargnez-nous ces expansions de sentimentalité phraseuse…

Pierrot LeFou