Le réquisitoire anti-kroz du métrosexuel Borhen Bessaïes est trompeur et insidieux

Borhen Bessaïes s’en est pris, hier soir, aux habitants des quartiers huppés de Tunis. Il n’en est pas à sa première charge contre cette frange de la population à laquelle il appartient depuis quelque temps. Il leur reprochait, de son habituel ton persifleur, de s’indigner de la pénurie de farine et de semoule.

Il estime que la quantité de grains céréaliers disponible en Tunisie doit, en premier lieu, servir de denrée alimentaire de base aux petites gens et que les habitants des beaux quartiers peuvent se passer de douceurs dans la période actuelle de crise planétaire : « Les habitants d’Ennasr, El Menzah et El Manar peuvent se priver de farine et de semoule le temps que la crise passe. Ils peuvent se priver de « yoyos » et de « petits fours » pendant quelque temps » a-t-il dit de manière sarcastique.

Bien entendu, il a raison dans l’absolu. Ses propos apparaissent de prime abord comme tout à fait défendables. Il n’est guère réjouissant de voir ses compatriotes crever de faim. Cependant, ce que Borhen Bessaïes omet de dire, c’est que les malfrats qui sont à l’origine de cette pénurie et de la hausse des cours sont issus du même milieu social que les gens qu’il prétend défendre.

En effet, les revendeurs aux visées monopolistiques et criminelles, les fameux « mohtakryn », n’habitent pas à La Marsa, El Menzah, El Manar et Ennasr, mais à la cité Ettadhamen, M’nihla, Douar Hicher, Jebel Jelloud et M’hamdia. Comme quoi, on n’est jamais trahi que par les siens. Les habitants des quartiers populaires n’ont pas besoin du concours d’une tierce partie pour s’entre-déchirer (منهم فيهم زيتهم يقليهم).

En outre, il faut arrêter de culpabiliser les Tunisiens qui habitent les quartiers huppés de la capitale. Traficoteurs et « nouveaux riches » à part, leur rang social est généralement le résultat de l’addition des efforts de plusieurs générations. Dans certaines familles tunisiennes, on étudie et on travaille d’arrache-pied depuis plusieurs générations pour assurer un minimum de confort à sa descendance. Par conséquent, on n’a pas à s’excuser d’avoir un patrimoine immobilier dans un quartier huppé quand celui-ci a été construit à la sueur de son front ou de celle de ses aïeux.

Le réquisitoire anti-kroz de Borhen Bessaïes est insidieux car il se présente sous l’apparence de bons sentiments. Il prend un caractère encore plus pernicieux, quand on sait que le chroniqueur en question habite aux Jardins d’El Menzah et roule dans des voitures de luxe qui valent plus de 150 briques.

De plus, quand on refuse d’ouvrir son clapet dans les médias avant d’avoir signé un contrat juteux, quand on gagne quelques dizaines de milliers de dinars par mois en parlotant, en « vendant du vent aux voiliers » comme on dit chez nous, en exerçant un métier qui ne sert à rien, notamment en période de crise, en puisant sans cesse dans sa culture marxiste-léniniste d’ancien militant de l’Uget unilingue et embourgeoisé, on ne joue pas à l’Abbé Pierre, on ne dénigre pas les médecins, ingénieurs, universitaires, industriels, cadres et fonctionnaires qui habitent à La Marsa, El Menzah, El Manar et Ennasr.

Ce métrosexuel au sourire blanc nacré et aux quinze-mille* paires de lunettes assorties à son infinie garde-robe n’arrive pas à se départir de ses complexes d’« ancien pauvre ». Il fait partie de ces parvenus qui se sont faits une place au soleil et ont pu accéder aux beaux quartiers de Tunis, mais qui, en réalité, en veulent toujours aux anciens résidents des quartiers susdits. L’on serait tenté de prendre la coquetterie affectée de Borhen Bessaïes et ses piques à l’endroit de la bourgeoisie traditionnelle pour le masque d’une rancune mal éteinte.

Sacré El Borr’ ! Il a beau être plein aux as, il sait pertinemment qu’il ne jouira d’aucune estime de la part des « bouffeurs de yoyos et de petits fours » qu’il rabaisse régulièrement, en direct dans les médias ; une sale besogne qui schlingue la rancune amère et le populisme bon marché et à laquelle il s’attelle avec beaucoup de délectation.

*Quinze-mille dinars est la coquette somme que Borhen Bessaïes a déboursée pour s’offrir un Hollywood smile. Du moins, c’est ce qu’il m’a dit un jour sur sa propre page Facebook. Je n’oublie rien et ne pardonne jamais. Point de rancune.

Pierrot LeFou