Tunisie

Le Para-dis de Majdi Lakhdar 2025 : un portrait d’époque sans réponse.

L’affiche du film agit comme un manifeste visuel, présentant une jeune fille qui tricote, symbolisant l’attention portée aux marges. Le documentaire suit trois communautés, les femmes portant le niqab, les Africains subsahariens et les jeunes adeptes du cosplay, inscrivant leurs expériences dans une même quête d’espace d’existence.


L’affiche de ce documentaire se présente comme un miroir : riche, fragmentaire, intrigante et poétique, elle réunit des figures et des objets variés, offrant ainsi au spectateur un aperçu d’un monde où un regard attentif invite à réfléchir sur les cadres imposés et les formes d’émancipation.

Le premier contact avec un film peut parfois ne pas être constitué par l’image en mouvement, mais par son affiche. Dans ce cas, celle-ci fonctionne comme un manifeste visuel. Au premier plan, on aperçoit une jeune fille qui tricote, symbolisant la minutie et la patience du regard documentaire : chaque fil tissé devient une métaphore de l’attention portée aux marges.

Plus loin, un jeune homme malien chevauche un poisson tout en portant une couronne, une image à la fois absurde et majestueuse, transformant l’ordinaire en une scène symbolique, interrogeant les hiérarchies sociales et culturelles. La femme voilée fait un signe de victoire, un geste qui affirme son existence et sa liberté dans un environnement souvent normatif.

Le cameraman masqué, le micro et l’appareil photo soulignent la présence du dispositif filmique ; le film est conscient de sa médiation, du sens éthique et des responsabilités que cela engage. La tête de kitsune, flottante et mystérieuse, introduit une dimension mythique et poétique, indiquant que l’imaginaire et le réel se rencontrent, semblable à la pratique performative des cosplayeurs.

La pancarte sur laquelle est inscrit « A Documentary Documentary » ne se limite pas à une simple répétition : elle souligne la réflexivité du film, sa capacité à interroger l’acte même de documenter, à montrer et à rendre visible sans imposer de vérité. Tout converge vers le terme significatif : para-dis. Ainsi, l’affiche devient un reflet du documentaire : riche, fragmentaire, intrigante et poétique, elle assemblent des figures et des objets divers pour donner au spectateur un premier aperçu d’un monde où un regard attentif induit une réflexion sur les normes imposées et les voies d’émancipation.

Le Para-dis émerge d’un désir antérieur à toute idée : Majdi Lakhdar souhaitait réaliser un film avant même d’en connaître le sujet, adoptant ainsi le principe de « trust the process ». Il observe sans juger et accumule les images avant de les trier, durant huit mois. Le montage de près de soixante-dix heures d’images filmées façonne alors un objet méditatif. Le réalisateur collabore avec la monteuse Malek Kamoun et invite le spectateur à établir des liens entre des fragments disparates plutôt qu’à suivre un récit linéaire.

La durée et la justesse de l’observation deviennent des outils fondamentaux : le film capte la présence des protagonistes dans leur quotidien. Il suit trois communautés aux confins du visible et du social : les femmes voilées, les Africains subsahariens et les jeunes passionnés de cosplay. Sans les hiérarchiser ou les réduire à des symboles, le documentaire les inscrit dans une trajectoire commune : la quête d’un espace d’existence.

La femme en niqab devient un corps d’opacité et de subversion, l’exil africain est montré comme une expérience intime oscillant entre perte et recomposition identitaire, et le cosplay est présenté comme une performance artistique et un moyen d’expression individuelle, un espace où l’imaginaire prend forme.

Le Para-dis s’inscrit dans le cadre du cinéma-essai, proche des œuvres de Chris Marker ou Jean-Luc Godard, où le montage constitue un espace de réflexion. Lakhdar prend en charge seul l’image, le son et la photographie, créant une intimité essentielle avec ses sujets. La caméra observe sans intruder, et chaque geste capté devient un matériau à percevoir et à ressentir.

Le film dialogue avec la pensée de Michel Foucault : ce sont les normes qui engendrent l’exclusion, révélant la singularité des existences. Dans cette optique, l’identité n’est ni isolée ni immuable. Elle se construit dans le dialogue avec autrui, à travers la manière dont nos choix et expériences résonnent avec le monde environnant, plutôt que dans une définition rigide ou imposée. Le Para-dis est un portrait de notre époque, transformant la contemplation en interrogation critique.

Il invite le spectateur à accueillir le doute et à percevoir la subtilité des corps et des espaces. Les plans deviennent un miroir pour examiner la norme et observer l’indépendance des individus. L’utopie suggérée par le titre, un paradis fragmenté et toujours en mouvement, demeure ouverte à l’interprétation. Elle pose une question : existe-t-il un lieu où chacun puisse vivre pleinement, sans jugement ni exclusion ? Le tiret dans Para-dis attire l’attention, crée une pause et engage une réflexion.

Il souligne que le Paradis est morcelé, fragile, tout comme les vies et les parcours explorés dans le film. Le dis accentue ce qui est exprimé, tandis que le silence révèle ce qui est tu, le para-dis devient ainsi cet espace à la fois visible et caché, entre parole et non-dit.

Fadoua MEDALLEL
Cinéphile tunisienne