Le militant Ahmed Manaï adresse une lettre ouverte au Dr Abdelkrim Zbidi

Mon nom ne vous dit peut-être rien, mais je suis un observateur de la vie politique et y suis impliqué à ma manière depuis des décennies. Je suis de près ce qui se passe actuellement sur la scène politique, et dans le cadre de la course effrénée pour les prochaines présidentielles en particulier. Par chance, et en toute modestie, je connais de nombreux candidats à ces présidentielles, dont certains depuis plus de quarante ans, comme je connais leurs partis, leurs organisations, leurs sectes, leurs projets, les rêves et les illusions qu’ils propagent, ainsi que les forces internationales qui les soutiennent politiquement, financièrement, médiatiquement, etc… Je vous ai découvert durant l’attentat terroriste qui a eu lieu le 18 mai 2011 à Rouhia, lorsque vous avez déclaré que le soutien américain était un besoin urgent, ce qui m’avait beaucoup surpris de la part du ministre de la Défense lors de la première escarmouche avec certains éléments terroristes.

Maintenant que vous êtes un candidat officiel pour cette élection et que vous jouissez de nombreux soutiens, vous avez pris l’initiative de publier les principaux points de votre programme. Je souhaite m’arrêter sur le point concernant le rétablissement des relations diplomatiques avec la Syrie et, selon vos propos, rompre son isolement, dans lequel vous avez fixé une date pour son exécution.

Faut-il rappeler que le regretté Beji Caid Essebsi l’avait promis lors de sa campagne électorale de 2014 et n’a pas tenu sa promesse, car la rupture des relations était une décision arabe et internationale exécutée par leurs agents en Tunisie ? A ma connaissance, cette décision est toujours en vigueur et n’a fait l’objet d’aucune concession, sauf sur le volet consulaire.

Si vous êtes déterminé à ouvrir une nouvelle page entre la Tunisie et la Syrie, je vous invite à exprimer votre solidarité avec la Syrie, en condamnant les attaques quotidiennes visant son peuple, sa souveraineté et son intégrité territoriale par les aviations turque, israélienne et américaine.

Monsieur le candidat,

Au cours des huit dernières années, durant lesquelles la Syrie a été confrontée à une guerre mondiale à laquelle 80 pays ont participé avec l’envoi de plus de 350 000 terroristes, dont quelque 15 000 Tunisiens, et un financement estimé à 400 milliards de dollars, dont 135 milliards de dollars dépensés par le seul Qatar, les politiciens tunisiens se faisaient une guerre sans merci dans la course aux sièges, aux postes, aux titres, aux privilèges, aux salaires, aux promotions, se pliant aux plans, aux allégeances et aux financements étrangers. Ils ont fermé les yeux et les oreilles sur les événements se déroulant en dehors de leur cercle restreint et n’ont pas réalisé que les grands équilibres internationaux ont changé et que la guerre contre la Syrie a généré un nouveau pôle qui mettra un terme à l’arrogance néocoloniale et que ce pôle se renforce tous les jours pour permettre finalement à tous les peuples opprimés de retrouver leur souveraineté et s’affirmer.

J’ai lu beaucoup de témoignages de vos collègues et camarades, dont certains vous ont connu à la faculté de médecine de Sousse et à qui j’ai posé des questions. J’ai regardé votre dernière interview télévisée, et je suis convaincu que vous êtes un homme patriote, loyal, peu bavard mais honnête dans vos propos. Vous me rappelez un homme vertueux de la première génération qui, lui aussi, parlait peu et ne répondait à une question qu’après avoir longuement réfléchi. C’est feu Mohamed Masmoudi qui préférait la vertu de l’action à la mélodie du discours.

Monsieur le candidat,

Après ces longues années durant lesquelles notre souveraineté nationale a été bafouée, des résidents généraux et leurs affidés ont gouverné notre pays et ont impliqué la Tunisie dans des aventures coloniales aux multiples facettes. Je vous invite à prendre vos premières décisions, en tant que Président de la République, en vous retirant de la coalition internationale contre le terrorisme qui a dévasté et ravage encore l’Irak et la Syrie, de l’alliance arabo-islamique qui a détruit le Yémen et sa société, disloqué son peuple et en a tué des centaines de milliers, jeunes et vieux, ainsi que l’engagement de négociations avec la partie américaine pour mettre fin à sa présence militaire en Tunisie.

Il est inacceptable de céder la Base de Bizerte à un nouveau colonisateur après que nous l’ayons libéré de l’ancien en concédant les sacrifices et le sang de centaines de martyrs. Je vous invite également à divulguer le contenu de l’accord d’alliance avec les américains.

Renoncer à votre salaire est une leçon et un exemple pour tous les prédateurs de votre entourage s’apprêtant à engloutir l’argent public, comme je vous recommande la transparence totale sur le financement de votre campagne électorale. Si vous le faites, vous aurez rendu à la politique tunisienne quelque peu de sa noblesse et lui aurez donné une dose de moralité et une éthique dont elle a bien besoin.

Veuillez agréer, Monsieur, ma haute considération

Ouardanine, le 23 Août 2019

Ahmed Manai

Président de l’Institut tunisien des relations internationales

Traduit de l’arabe par Rania Tahar