Tunisie

Le cinéma tunisien hier et aujourd’hui : « La Voix de Hind Rajab » (2025)

« La Voix de Hind Rajab», réalisé par Kaouther Ben Hania, s’inscrit dans une démarche de docu-fiction immersive, où la mémoire traumatique devient le fil conducteur. La scène d’ouverture montre des volontaires du Croissant-Rouge recevant un appel d’urgence pour secourir une fillette de six ans, Hind Rajab, coincée dans une voiture sous des tirs à Tal Al Hawa, à Gaza.

Certaines réalités sont si inhumaines qu’elles défient toute représentation. C’est le cas du témoignage de Hind Rajab, dont la voix traverse l’écran pour nous confronter à l’inconcevable. Réalisé par Kaouther Ben Hania, « La Voix de Hind Rajab » s’inscrit dans une démarche de docu-fiction immersive, où la mémoire traumatique devient le fil conducteur. Le film mise sur l’émotion brute et l’exposé direct.

Le spectateur n’est pas passif ; il vit avec Hind jusqu’à sa respiration. Trois films traitent aujourd’hui de cet événement tragique : « La Voix de Hind Rajab », ainsi que les courts-métrages « Close Your Eyes Hind » du Syrien Amir Zaza et « Hind Under Siege » du Palestinien Naji Salameh, soulignant l’importance d’entendre cette voix et de rendre tangible une douleur qui ne peut rester invisible. Récompensé par le Grand Prix du jury à la Mostra de Venise, le film de Kaouther Ben Hania confirme la puissance de ce cri et la nécessité de le transmettre. Le film s’ouvre sur des volontaires du Croissant-Rouge recevant un appel d’urgence. Une fillette de six ans, Hind Rajab, est coincée dans une voiture sous les tirs à Tal Al Hawa, à Gaza, suppliant d’être secourue. Tandis qu’ils tentent de la maintenir en ligne, tout est fait pour lui envoyer une ambulance.

Cette scène tragique devient le point de départ de l’immersion dans son histoire et dans celle des victimes de cette occupation.

Écrire sur « La Voix de Hind Rajab » revient à analyser sa construction cinématographique et son évocation de l’horreur humaine. La mise en scène de Kaouther Ben Hania affirme une signature déjà présente dans « Challat Tunis » (2014), « Zeineb n’aime pas la neige » (2016), « La Belle et la meute » (2017) et « Les Filles d’Olfa » (2023). Elle explore les frontières entre vécu et reconstitution et trouve ici une intensité nouvelle grâce à Juan Sarmiento Grisales, le Colombien s’étant distingué cette année dans les plus grands festivals avec trois films : « La Voix de Hind Rajab » à Venise avec Ben Hania, « Un poète » de Simón Mesa Soto, récompensé par le Prix du Jury dans la section Un Certain Regard à Cannes, et « Islands » de Jan Ole Gerster, présenté en première mondiale à la Berlinale. Ce parcours met en avant son expertise dans la capture du réel, sensible et exigeante.

La caméra se fait à la fois complice et oppressante : cadrages serrés, plans fixes qui enferment, tremblements traduisant la fragilité et l’instabilité. La lumière oscille entre ombres et clarté brute, révélant tour à tour intimité et brutalité. Mais c’est surtout le travail sonore qui imprègne le film : la voix de Hind, crue et centrale, devient presque un personnage, et ses silences pèsent plus que ses mots. Les sons d’ambiance (respirations, sirènes, coups) plongent dans une terreur palpable, et la rareté de la musique accentue l’impact nu de la parole. Le montage, alternant entre voix et scènes rejouées, impose un rythme d’attente et de tension qui ne laisse aucune échappatoire. La construction filmique crée une expérience immersive : on devient témoin forcé d’une mémoire insoutenable.

Cependant, malgré la maîtrise de la mise en scène, le film reste relativement classique dans le genre des récits de détresse. De nombreux films récents adoptent un schéma similaire : « The Call » (2013) de Brad Anderson, « The Guilty » (2018) de Gustav Möller. Dans ce contexte, la réalisation de Ben Hania ne diverge pas beaucoup des conventions du genre : elle privilégie sobriété et intensité dramatique, misant sur l’impact émotionnel plutôt que sur l’innovation stylistique.

La partie documentaire du film, avec des enregistrements réels, donne une impression de véracité et d’urgence, tandis que la partie fictionnelle déroute parfois.

Ce contraste soulève une interrogation plus profonde : comment représenter l’âpreté de la crise et du secours sans trahir la complexité du métier ? La dynamique sur le papier de l’équipe du Croissant-Rouge paraît crédible, mais la fiction se sent un peu forcée. Cette légère artificialité ne diminue pas la puissance de la voix de Hind Rajab, mais invite à réfléchir sur la manière dont le cinéma traduit la souffrance et l’instant, entre perception et construction narrative. La vie de Hind Rajab transcende son destin personnel pour s’inscrire dans le contexte plus large du drame palestinien.

Ce qu’elle a enduré n’est pas un fait isolé : cela résonne avec les violences quotidiennes, les pertes et les traumatismes subis par de nombreuses familles palestiniennes, dont les voix sont souvent étouffées par l’indifférence internationale ou les médiatisations partielles.

Le film transforme ce témoignage personnel en enjeu politique : chaque spectateur est confronté à une dimension insaisissable qui dépasse l’individu, reflétant la peine collective d’un peuple et l’empreinte d’une injustice persistante. Le film choisit de nous toucher, principalement. Il remet en question notre façon de voir et de ressentir la détresse d’autrui. Mais jusqu’où peut-on observer le désespoir des autres sans franchir une limite éthique ?

« La Voix de Hind Rajab » nous laisse avec un sentiment d’émoi et de réflexion.

On sort du film bouleversé, avec la sensation d’avoir vécu un fragment d’une réalité que l’esprit humain peine à appréhender entièrement. Mais au-delà de la voix de Hind, le débat reste ouvert : comment le cinéma peut-il continuer à témoigner des violences extrêmes sans franchir la ligne entre narration et exploitation ? Le film nous confronte à la réalité et nous laisse avec nos émotions et nos questionnements.

Fadoua Medallel Cinéphile tunisienne