Tunisie

« La noce » ou « Al’urs » : huis clos conjugal du CNT de Tunis (1978)

Le collectif tunisien, composé de Habib Masrouki, Mohamed Driss, Jalila Baccar, Fadhel Jaïbi, Fadhel Jaziri et leurs compagnons, transpose la pensée de Bertolt Brecht dans un film en 35 mm granuleux, noir et blanc, inspiré de « La Noce chez les petits-bourgeois » (1919). Le film, projeté dans le cadre de la 36e session des Journées cinématographiques de Carthage, conserve une résonance troublante et révèle les hypocrisies d’une société qui sacralise ses rites sans interroger leur contenu.

Sous les apparences d’un rite, la violence latente d’une société à bout de souffle.

Depuis le début du XXe siècle, une idée circule entre Berlin, Hollywood et la médina de Tunis : le théâtre peut servir de révélateur des vérités sociales, tandis que le cinéma reflète les contradictions humaines. Bertolt Brecht a exploré cette dynamique, captivé par le cinéma muet, frustré par Hollywood, inspiré par Chaplin et Lang, et obsédé par la distanciation. Près de soixante ans plus tard, un collectif tunisien, composé de Habib Masrouki, Mohamed Driss, Jalila Baccar, Fadhel Jaïbi, Fadhel Jaziri et leurs collègues, traduit cette réflexion dans un film en noir et blanc de 35 mm granuleux, où un mariage éclate et dévoile le vide sous les apparences.

C’est dans sa version restaurée que j’ai découvert ou redécouvert le film, projeté lors de la 36e session des Journées cinématographiques de Carthage.

Cette restauration représente un geste patrimonial : elle redonne de la texture et de la vitalité à une œuvre dont la force esthétique et critique est restée intacte. Ce film échappe à l’emprise du temps. Directement inspiré de « La Noce chez les petits-bourgeois » (1919), œuvre de jeunesse de Bertolt Brecht, le film opère une transposition subtile en intégrant la farce brechtienne dans le quotidien tunisien des années 1970.

Dès les premiers plans, la sécheresse des images et la présence des corps saisissent le spectateur. Tout annonce un cinéma en quête de confrontation.

Sarra (Jalila Baccar) et Fatah (Mohamed Driss) viennent de raccompagner les invités du dîner, qui clôt habituellement le septième jour de mariage.

La porte se ferme. Le huis clos débute. Un duel implacable émerge : une dénudation progressive des rancœurs et des humiliations. Les mots deviennent des armes. Les silences se transforment en pièges. La moindre provocation appelle une riposte d’une cruauté supérieure. L’espace domestique se mue en champ de bataille.

La maison, héritage du père du marié, fissurée et usée, enferme les personnages et les étouffe. Elle menace de s’écrouler. La métaphore est claire sans être trop insistante : le couple est mal bâti, à l’image de la maison ; l’ordre social qu’il incarne est également fragile.

« La Noce » témoigne d’une volonté de confronter le spectateur à ses propres paradoxes et conserve, encore aujourd’hui, une résonance troublante. Car si les murs de la maison finissent par s’effondrer, les murs invisibles continuent d’ériger une barrière entre nous.

Chez Brecht, « La Noce » est « une comédie grinçante, presque burlesque », qui renforce la satire.

Le Collectif du Nouveau Théâtre préserve cette structure, mais change profondément la tonalité. Ici, le rire se fige. Le comique cède le pas à une violence psychologique, presque physique. L’humour noir découle de la cruauté et du malaise, frappant autant qu’il amuse. Le film se présente comme un outil critique universel, capable de révéler les hypocrisies d’une société qui sacralise ses rites sans remettre en question leur fondement.

L’origine théâtrale du projet constitue précisément sa force.

La mise en scène tire parti de l’héritage théâtral des acteurs : la précision des mouvements et la maîtrise du rythme. Le travail de Habib Masrouki, directeur de la photographie formé à l’ENS Louis-Lumière, est primordial : contrastes saisissants, jeux d’ombres expressionnistes, visages sculptés par la lumière. On y décèle des échos à Fritz Lang, mais aussi à un certain cinéma européen du couple en crise : Qui a peur de Virginia Woolf ? de Nichols (1966), Scènes de la vie conjugale de Bergman (1973), ou La Notte d’Antonioni (1961). Comme chez eux, l’intime devient laboratoire moral, révélant les impasses d’une époque.

Ce long-métrage est profondément engagé, sans jamais être démonstratif. Aucun discours explicite, aucun mot d’ordre. La critique s’exprime à travers la situation elle-même, l’usure des gestes et l’échec du langage. Ce mariage qui se désagrège symbolise une société prise entre traditions héritées et souhaits d’un nouvel ordre.

La maison promise à la démolition résume tout cela : un monde ancien que l’on n’habite plus vraiment, mais que l’on n’ose pas abandonner. « La Noce » est un film à voir, à transmettre. Il vous habite longtemps et éclaire toute expérience critique du monde. Une radiographie sociale où chaque éclat de rire a un goût amer, révélant que le mariage, pilier de l’ordre social, n’est peut-être qu’une construction fragile, prête à s’effondrer comme un meuble mal assemblé.

Fadoua MEDALLEL
Cinéphile tunisienne