« In Three Layers of Darkness » de Houcem Slouli (2024) : Kafka en Tunisie !
Le court métrage « In Three Layers of Darkness », de Houcem Slouli, suit l’expérience de Ghassen, un jeune Tunisien cherchant à obtenir un visa dans un contexte bureaucratique complexe. Slouli utilise des principes stylistiques rappelant le cinéma d’Orson Welles pour illustrer les frustrations et l’angoisse du protagoniste face aux institutions.

Immersion dans la vie quotidienne d’un jeune Tunisien perdu dans un cadre bureaucratique déroutant.
Le court métrage « In Three Layers of Darkness », réalisé par Houcem Slouli, entraîne le spectateur dans l’expérience oppressante de Ghassen, un jeune Tunisien convaincu que son avenir réside au-delà des frontières de son pays. Le titre, tiré du Coran, fait référence aux trois ténèbres précédant la naissance (celles du ventre, de l’utérus et du placenta) mentionnées dans la sourate Az-Zumar.
Slouli transforme ce passage symbolique en une métaphore du parcours de Ghassen : réussir à surmonter les étapes de son projet de départ, c’est pour lui passer de l’obscurité à la lumière, mais chaque étape de cette quête est marquée par des ombres et des barrières bureaucratiques.
Le film se déploie sur plusieurs niveaux : récit social, essai méditatif et expérience esthétique inspirée du cinéma expressionniste et kafkaïen.
À première vue, le court métrage présente une intrigue simple : Ghassen cherche à obtenir un visa. Cependant, cette mission se transforme rapidement en une expérience kafkaïenne, où les démarches administratives apparaissent comme arbitraires et les procédures incompréhensibles. Les lieux qu’il traverse, bien que modestes, créent une atmosphère impersonnelle qui amplifie la tension et la frustration, offrant au spectateur un sentiment d’oppression et d’impuissance face à un monde bureaucratique opaque.
Slouli transpose l’univers de Kafka dans le contexte tunisien contemporain, faisant de Ghassen une figure fragile mais déterminée, confrontée aux labyrinthes invisibles qui régissent son existence. Les frustrations quotidiennes deviennent des épreuves existentielles, transformant le court métrage en une réflexion sur la condition humaine.
Le réalisateur utilise des techniques stylistiques évoquant le cinéma d’Orson Welles pour traduire visuellement cette absurdité kafkaïenne. Les angles dramatiques et les contre-plongées mettent en lumière la vulnérabilité de Ghassen face aux institutions, tandis que la profondeur de champ permet d’illustrer simultanément le personnage et le labyrinthe bureaucratique qui l’entoure.
Les jeux de clair-obscur et d’ombre renforcent l’angoisse et illustrent la frustration, tandis que les mouvements de caméra fluides immergent le spectateur dans le parcours labyrinthique du protagoniste. La mise en scène théâtrale et symbolique transforme les décors en obstacles existentiels et en allégories de la domination institutionnelle.
Cette approche crée un langage cinématographique riche, où la forme sert à la fois la réflexion et la narration, et où chaque plan devient un espace chargé de tension et de signification.
Slouli fait appel à des effets spéciaux pour inverser les rôles, brouillant les rapports de pouvoir et accentuant la dimension absurde et kafkaïenne de la situation. Cette manipulation visuelle, inspirée de l’expérimentation du cinéma surréaliste et des distorsions de la réalité dans l’œuvre de Buñuel ou certains films expressionnistes allemands, transforme les interactions quotidiennes en situations déstabilisantes.
Elle renforce l’idée que le système bureaucratique échappe à toute logique, où chaque personnage peut devenir à la fois oppresseur et opprimé, soulignant la porosité entre la réalité et l’illusion, entre pouvoir et vulnérabilité.
« In Three Layers of Darkness » conjugue engagement social, expérimentation formelle et profondeur symbolique. Houcem Slouli fait du parcours individuel de Ghassen une méditation universelle sur la naissance, la lumière et les ténèbres, ainsi que sur l’absurde des institutions et l’angoisse existentielle.
Par son mélange d’essai filmique, de lecture kafkaïenne et d’esthétique Wellesienne, le court métrage prouve le potentiel du cinéma tunisien contemporain à allier narration, réflexion et contemplation poétique, tout en offrant au spectateur une expérience émotionnelle et intellectuelle riche et inoubliable.
Fadoua Medallel, Cinéphile tunisienne

