Face au basculement mondial, quelle est la position de la Tunisie ?
Nizar Yaïche, ancien ministre des Finances, a déclaré que la Tunisie entre dans une phase où l’anticipation stratégique devient une condition de survie économique nécessaire. La dette publique mondiale a franchi le cap des 105 trillions de dollars.
Le temps des ajustements marginaux est désormais révolu. Lors du « One Business Forum », Nizar Yaïche, ancien ministre des Finances, a présenté un constat alarmant sur l’environnement économique mondial, soulignant que la Tunisie entre dans une phase où l’anticipation stratégique est essentielle pour la survie économique.
La Presse — Lors de cette rencontre, une inquiétude légitime a marqué les esprits. Les observateurs estiment que nous ne sommes plus à l’heure des modifications superficielles, mais à celle de ruptures profondes qui façonneront l’avenir économique du pays. En tant qu’invité de ce sommet, Yaïche s’est distingué par son expertise et a également été perçu comme une alerte stratégique, conscient des « vents violents » menaçant nos équilibres.
Dans son discours, il a affirmé que le monde entre dans une phase de basculement systémique. Son analyse, présentée avec clarté, a été largement bien reçue par le public. Il a évoqué l’effondrement du droit international, désormais sacrifié sur l’autel des rapports de force et des « double standards » évidents, que ce soit en Ukraine ou à Gaza, ce qui mine la crédibilité du multilatéralisme.
Au-delà d’un simple cours théorique de géopolitique, l’émergence d’un monde bipolaire où la Chine affiche un excédent commercial record de 1.200 milliards de dollars en 2025, face à des États-Unis en pleine inquiétude hégémonique, place le reste du monde, y compris les partenaires de la Tunisie, dans une situation délicate. Pour les entrepreneurs tunisiens, l’analyse de Yaïche n’est pas qu’une simple leçon théorique, mais un appel urgent à l’action.
Face à l’affaiblissement des institutions de Bretton Woods et à l’émergence de blocs protectionnistes, le statu quo n’est plus une option. Selon lui, ne pas pivoter aujourd’hui, c’est accepter d’être un simple suiveur demain. L’économie tunisienne, reliée à une architecture mondiale en crise, doit faire face à des chiffres implacables : la dette publique mondiale a dépassé les 105 trillions de dollars.
Aux États-Unis, le déficit commercial a franchi les deux trillions de dollars, couplé à un niveau d’endettement élevé qui crée une instabilité chronique. Plus préoccupant encore, la France, principal partenaire de la Tunisie, a connu en 2025 une première historique où, pour la première fois, le nombre de décès a surpassé celui des naissances, a déclaré Yaïche.
Dans ce contexte, il a expliqué que cette « poly-crise » financière, énergétique et démographique n’est pas cyclique, mais structurelle. Ses analyses définissent quinze scénarios de crises extrêmes. Sur une période de vingt-cinq ans (2026-2050), la probabilité statistique qu’au moins l’un de ces chocs majeurs se produise approche les 100 %.
Il a détaillé les trois scénarios de « chocs » les plus imminents : le choc de la dette et du crédit, avec un assèchement brutal des liquidités mondiales entraînant une restructuration des dettes souveraines dans l’OCDE, impactant nos banques locales ; la colonisation algorithmique, en raison d’une explosion de l’intelligence artificielle qui mettrait à l’écart les nations sans souveraineté numérique ; et la dédollarisation sous l’influence des Brics+, provoquant une perte de confiance dans le dollar comme monnaie de réserve, fragmentant le commerce mondial et contraignant les entrepreneurs tunisiens à naviguer entre des zones monétaires étanches.
Pour lui, la sagesse réside dans la capacité à transformer une contrainte fatale en opportunité. Actuellement, la Tunisie fait face à un déficit commercial énergétique de 11 milliards de dinars, qui épuise ses réserves de change. Yaïche a plaidé pour un changement de dimension avec le projet « Sun Bridge », basé sur des schémas de financement novateurs sans risque pour la Tunisie, et qui apporterait une forte vocation sociale et des emplois, selon une approche « Infrastructure as Ecosystem ».
En exploitant seulement 2.000 km² de notre Sahara, soit 3 à 4 % de sa surface, il estime qu’il serait possible de produire 100 GW d’énergie solaire, équivalent à 220 TWh par an, pour répondre aux besoins nationaux et, pour l’essentiel, à l’exportation. Cela correspondrait à environ vingt fois la capacité installée de la Steg.
Sur le plan technique, le projet repose sur l’utilisation de technologies de courant continu haute tension (Hvdc), avec des câbles sous-marins et des stations de conversion haute tension reliant directement le sud tunisien à la Sicile. Cela représente du « nearshoring décarboné ». Avec le mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (Cbam) de l’UE en place, les industriels du Nord ne cherchent plus seulement des coûts bas, mais également de l’électricité propre.
« La souveraineté n’est plus une question de tracés géographiques, elle est désormais ‘algorithmique et financière’. » Si un pays ne détient ni ses données ni ses capacités de calcul, il perd ses frontières. Le monde islamique représentera près de 30 % de la population mondiale en 2050, mais nous demeurons des consommateurs passifs de technologies conçues ailleurs. Nous devons évoluer d’une solidarité de discours vers une solidarité technique concrète, a-t-il souligné.
Face à l’« aspirateur à talents » européen qui siphonne nos médecins et ingénieurs, un « Brain Shield » (bouclier des talents) doit être établi. Cela implique de négocier pour que l’Europe compense le capital humain qu’elle utilise en cofinançant nos structures de formation et en garantissant des corridors de compétences structurés.
Yaïche va encore plus loin dans ses recommandations. Plus concrètement, il appelle à la création d’une autorité de régulation technique commune pour imposer des normes aux plateformes technologiques mondiales. Seul un bloc de 1,5 milliard d’individus peut faire face aux Gafam. Un appel à standardiser la solidarité Sud-Sud serait nécessaire, instaurant un « scoring technique » qui privilégie, dans les marchés publics, les partenaires régionaux qui investissent réellement dans le transfert technologique local.
Il préconise la mise en place de mécanismes de certification communs pour que la mobilité des talents soit un levier de négociation diplomatique et financière avec le Nord. Héritière d’Ibn Khaldoun, la Tunisie a le devoir intellectuel de proposer cette nouvelle architecture. Elle ne doit plus être le « petit conteneur » secoué par les intempéries, mais l’architecte d’un bloc de résistance et de prospérité.
En conclusion, l’appel de Nizar Yaïche apparaît comme une nécessité impérieuse. En 2026, la neutralité est un luxe que nous ne pouvons plus nous permettre. Sa vision qui combine une ambition industrielle massive avec le projet Sun Bridge et un réalisme géopolitique dessine une voie étroite mais réalisable vers la souveraineté. Il est essentiel pour la Tunisie de dépasser la contemplation de ses crises et d’embrasser une véritable unité technique régionale. Il est temps de ne plus subir les aléas de l’histoire, mais de bâtir les voiles qui permettront à la nation de les orienter.

