Tunisie

Évaluer l’inaction ministérielle face à l’échec d’un système

L’enseignement primaire ne saurait être régi par un système d’examens, encore moins lorsqu’ils sont organisés à échéances trimestrielles ou semestrielles. En Tunisie, un moratoire immédiat sur les examens au primaire s’impose, accompagné de dispositifs de soutien psychologique dans les écoles et d’une refonte profonde du système d’évaluation.

Par Imène Salah BOUKHARI*

Les spécialistes de l’éducation, les enseignants sur le terrain ainsi que les recherches en sciences de l’éducation insistent sur le fait que l’enseignement primaire ne devrait pas être soumis à un système d’examens, en particulier lorsqu’ils sont organisés de manière trimestrielle ou semestrielle.

À cet âge crucial, où se forment les relations au savoir, à l’école et à soi-même, l’évaluation doit servir d’outil d’accompagnement et non de source d’angoisse ou d’instrument de sélection précoce. L’approche par compétences, adoptée officiellement par le système éducatif tunisien, repose sur une évaluation continue, formative et régulatrice. Elle vise à suivre les apprentissages sur le long terme, à valoriser les progrès et à ajuster les pratiques pédagogiques, tout en préservant l’équilibre émotionnel des élèves.

En maintenant des examens standardisés et répétitifs à l’école primaire, le ministère de l’Éducation contredit ses propres orientations officielles et rend cette approche incohérente pédagogiquement. Les comparaisons internationales sont significatives : les pays avec les systèmes éducatifs les plus performants ont depuis longtemps aboli les examens certificatifs précoces, parfois jusqu’à la fin du collège.

Cette décision résulte de choix politiques courageux, fondés sur des données scientifiques solides et une vision à long terme de l’éducation. En Tunisie, ces références sont connues, citées et étudiées, mais elles sont soigneusement ignorées. Le drame survenu récemment dans une école primaire, durant la restitution des copies d’examen par une enseignante, ne peut être considéré comme un simple accident isolé ou une tragédie individuelle.

Cet événement tragique illustre de manière extrême un système d’évaluation qui impose une pression psychologique excessive sur des enfants. Quand un tel incident se produit, la responsabilité ne peut pas être diluée dans des discours imprécis sur le « contexte » ou la « fatalité ». Elle incombe directement aux décideurs qui, année après année, ont refusé de remettre en question un dispositif largement contesté.

Chaque rentrée scolaire s’accompagne des mêmes promesses de réforme. Chaque changement de ministre entraîne les mêmes diagnostics. Et chaque trimestre, le même scénario se répète : des élèves anxieux, démotivés, parfois profondément affectés dans leur relation à l’école ; des enseignants épuisés, sous pression pour produire des résultats chiffrés au détriment du sens pédagogique ; et des parents accablés par une pression scolaire devenue socialement toxique.

Cette constance résulte non pas de l’ignorance, mais d’un manque manifeste de courage politique. Car le maintien de ces examens au primaire est désormais un choix délibéré. Ce choix sacrifie le bien-être des enfants au profit d’une culture du contrôle et de la recherche de résultats.

Il traduit l’incapacité (ou le refus) des ministres successifs de l’Éducation à affronter les résistances administratives, à rompre avec des pratiques désuètes et à entreprendre une réforme de fond.

Il est temps de dépasser les déclarations d’intention et de passer à l’action. Un moratoire immédiat sur les examens au primaire s’impose. Cela doit s’accompagner de la mise en place de dispositifs de soutien psychologique dans les écoles, de la formation continue et concrète des enseignants à l’évaluation formative, et d’une refonte profonde du système d’évaluation, en accord avec les principes de l’approche par compétences et les besoins réels des enfants.

L’école ne peut persister à engendrer de la souffrance sans que des responsabilités soient clairement établies. Lorsqu’un ministère refuse de changer malgré les avertissements, les recherches et les drames, son silence devient une faute.

Et cette faute engage pleinement et directement la responsabilité politique de ceux qui gouvernent l’éducation.

Dans ce contexte, le rôle du Conseil supérieur de l’éducation et de la formation (Csef) ne peut plus se limiter à une instance consultative produisant des rapports et des recommandations sans impact tangible. Cette institution, chargée d’éclairer les choix stratégiques nationaux en matière éducative, a aujourd’hui une responsabilité historique : celle de prendre en compte l’ensemble de ces données pédagogiques, scientifiques et humaines pour en tirer des orientations claires, courageuses et contraignantes.

Les faits sont connus. Les recherches en sciences de l’éducation sont accessibles. Les alertes provenant des enseignants, des inspecteurs, des psychologues scolaires et des parents se multiplient. Les comparaisons internationales sont sans équivoque.

Et désormais, les conséquences humaines préoccupantes rappellent avec force l’urgence d’un changement profond.

Continuer à ignorer ces éléments reviendrait à accepter un système qui privilégie la logique administrative sur l’intérêt supérieur de l’enfant. Le Conseil supérieur de l’éducation et de la formation ne saurait détourner les yeux de cette réalité.

Il lui revient de questionner sans détour la pertinence du maintien des examens au primaire, d’évaluer leurs effets psychologiques et pédagogiques réels, et de formuler des recommandations fermes en faveur d’un modèle d’évaluation qui respecte le développement de l’enfant.

Se taire, temporiser ou se cacher derrière des compromis technocratiques serait, encore une fois, une forme d’abdication. Car l’enjeu va bien au-delà d’une simple réforme technique de l’évaluation.

Il s’agit de redéfinir le sens même de l’école primaire : doit-elle être une école qui accompagne ou qui éprouve ? Une école qui construit la confiance ou qui instille la peur ? Une école fidèle à sa mission éducative ou soumise à des logiques obsolètes de classement et de contrôle ?

L’histoire retiendra non seulement les décisions prises, mais aussi les silences prolongés. À un moment où les données sont confirmées et où les drames ne peuvent plus être niés, le Conseil supérieur de l’éducation et de la formation doit assumer pleinement son rôle : éclairer, alerter et orienter avec lucidité et responsabilité une réforme devenue non seulement nécessaire, mais urgente.

I.S.B.

*Inspectrice générale des écoles primaires, master en sciences de l’éducation

N.B. : L’opinion émise dans cette tribune n’engage que son auteur. Elle est l’expression d’un point de vue personnel.