Tunisie

Entretien avec le Dr Moez Chérif : « Panne de communication dans l’éducation »

Les familles tunisiennes continuent à croire en l’éducation comme étant le principal moyen permettant de s’élever dans les échelons sociaux. Selon des données, 30 % des enfants inscrits en première année primaire n’ont pas eu des formations préscolaires.

Les Tunisiens poursuivent la célébration de la rentrée scolaire avec un enthousiasme constant, malgré un système éducatif qui peine à répondre aux attentes des familles et aux besoins du marché de l’emploi.

Si l’éducation représente la première étape du parcours scolaire, ce dernier se révèle complexe, marqué par davantage de faiblesses et d’erreurs que de points forts.

Cependant, les forces ne manquent pas. L’histoire même du système en témoigne. Néanmoins, l’adaptation des atouts aux exigences de la société moderne fait défaut ; la communication et la coordination également ! On évoque même un manque de volonté réelle d’améliorer le système et de l’ajuster au contexte national actuel.

Pour éclairer l’état du système éducatif et réfléchir aux grandes lignes de la réforme, le Dr Moez Chérif, président de l’Association tunisienne de défense des droits de l’enfant, met en lumière tous les problèmes, obstacles et paradoxes qui bloquent l’éducation, appelant les acteurs à atténuer les contraintes et à œuvrer pour un consensus national sur l’éducation.

La PresseLe système éducatif suscite de nombreuses discussions en raison de ses multiples lacunes. Quelle est votre évaluation de ce système, en particulier pour le cycle primaire ?

Malgré les faiblesses que soulèvent les parents et les acteurs, l’accès obligatoire et gratuit à l’école et à l’éducation pour tous les enfants reste un acquis essentiel. Les familles tunisiennes continuent de voir dans l’éducation l’outil principal pour gravir les échelons sociaux ; elle représente le meilleur moyen d’ascension sociale. Ainsi, les familles y investissent beaucoup, considérant le potentiel humain comme la richesse majeure de la Tunisie. Cet intérêt pour l’éducation est partagé tant par les familles que par l’État.

Abordons maintenant les failles, et parfois même les paradoxes du système éducatif. Depuis peu, l’inscription à distance est accessible à tous. Cependant, certaines familles n’ont pas accès à Internet. Pour inscrire leurs enfants à l’école, les parents doivent passer par le publinet. Par ailleurs, si l’inscription est gratuite pour certains, elle devient payante pour d’autres, notamment ceux aux ressources limitées ! Il est impératif que l’inscription à distance soit réellement inclusive.

Le système éducatif ne suit pas le même rythme que la société. Il n’est pas en phase avec les transformations qui s’y opèrent. Nous vivons dans une société où le mode de vie et le marché de l’emploi ont connu d’importants changements. Cependant, le système éducatif n’a pas évolué en conséquence. De ce fait, le contenu éducatif ne correspond plus à la réalité. Les élèves, conscients de ce décalage, montrent moins d’intérêt pour l’école qu’auparavant. Si l’école et l’éducation constituaient les principales sources d’apprentissage, ce n’est plus le cas depuis des années. Aujourd’hui, un système d’information parallèle, dominé par les médias, attire davantage les élèves. C’est dans ce système qu’ils puisent leurs connaissances, se détachant ainsi de l’école traditionnelle et perdant de l’intérêt pour celle-ci.

L’éducation est-elle devenue inégalitaire ?

L’école républicaine, qui se proclame égalitaire, ne l’est plus en réalité ! Elle n’est plus en mesure de fournir aux élèves le savoir nécessaire, d’où la multitude d’offres de soutien éducatif et scolaire qui renforcent davantage les inégalités entre élèves. Nous faisons face à des inégalités scolaires basées sur le statut social, étant donné que ce sont les plus favorisés qui réussissent le mieux dans leur parcours vers le savoir. Les parents aisés ont les moyens de permettre à leurs enfants d’accéder à divers soutiens éducatifs. De plus, ils sont souvent assez éduqués pour accompagner les études de leurs enfants. Au final, ignorance et pauvreté se perpétuent, souvent héritées de génération en génération.

Quels sont les freins à la performance des acteurs de l’éducation ?

Ce sont les relations altérées entre les intervenants qui posent problème. En réalité, il existe un véritable manque de communication au sein de l’institution éducative. Ce constat s’explique d’abord par l’absence de représentation des enfants au sein des écoles. Cela va à l’encontre du règlement interne des établissements scolaires qui requiert la création d’une association regroupant élèves, familles et enseignants. Cette association devrait garantir une communication régulière entre tous les acteurs, ce qui n’est pas le cas. Pire, les conseils qui devraient réunir les représentants des parties concernées, les associations scolaires, le personnel éducatif et administratif, n’ont pas été tenus depuis vingt ans. En raison de ce manque de communication, de dialogue et d’échanges d’idées, la répartition des responsabilités semble floue. Pourtant, elle devrait être clairement définie afin de permettre à chaque intervenant d’améliorer, de manière collaborative, le rendement de l’école. Les lois sont, certes, bien établies, mais elles ne sont pas appliquées !

Quel est le niveau des enseignants ?

La réussite du système éducatif tunisien était une fierté. Or, l’arrêt des institutions de formation académique des enseignants a nuit à la qualité de leur travail. Les enseignants ont vu leurs compétences pédagogiques diminuer au fil des ans, tout comme leur capacité à transmettre le savoir. Même l’inspection n’est plus significative. La note attribuée aux enseignants n’influence plus leur progression de carrière, qui dépend désormais de l’ancienneté et des conséquences des revendications syndicales. Par ailleurs, la majorité des enseignants ont atteint le maximum de l’avancement administratif. Dès lors, ils manquent de motivation pour s’investir, ce qui entraîne une baisse de la qualité de l’enseignement. De plus, une évaluation sectorielle a montré qu’en Tunisie, le rapport entre le nombre d’heures d’enseignement et la qualité est problématique : on paie plus pour une qualité moindre ! Malgré les données chiffrées dont dispose le ministère, la réforme du système reste difficile en raison de tensions étatiques et syndicales.

Les familles et les institutions voient-elles le système de la même manière ?

Les parents n’hésitent pas à exprimer leur inquiétude concernant l’avenir de leurs enfants. De plus en plus de jeunes quittent le pays, avec le soutien de leurs familles. Celles-ci continuent de croire fermement en l’importance de l’éducation et du savoir pour construire l’avenir. S’inquiéter pour le devenir de leurs enfants et celui du système éducatif est une préoccupation sociétale. Cependant, la consultation nationale n’a pas suscité un fort engouement. L’approche semble davantage politique que sociétale. Pourtant, les enfants ne sont pas ceux de la politique, mais de la nation. Un consensus national est nécessaire concernant les projets présidentiels.

Un autre point à souligner, toujours en lien avec cet écart entre le politique et le sociétal : l’annonce en 2022 de la création d’un Conseil supérieur de l’éducation a été applaudie. Pourtant, cette institution n’est toujours pas opérationnelle, ce qui constitue un paradoxe à noter. De plus, la Tunisie s’est retirée de toutes les évaluations internationales des systèmes éducatifs. Alors qu’autrefois, nous occupions des places honorables, ce retrait est une volonté d’éviter de figurer à la fin du classement… Cet acte montre la dégradation du système qui, au lieu d’être perçu comme un problème à résoudre, est considéré comme une fatalité.

Quels sont les droits de l’enfant à une vie et une éducation meilleures ?

Les droits de l’enfant semblent souvent négligés. Nous avons observé de nombreuses actions et turbulences, mais aucune mobilisation n’a été organisée en faveur de ces droits. Les enfants sont appauvris, 27 % de la population infantile vivant sous le seuil de pauvreté. Il est clair que nous ne garantissons pas aux enfants de notre nation une vie meilleure, tout en pariant sur les générations futures pour soutenir le développement durable ! Visiblement, aucune volonté d’améliorer les choses ne se manifeste…

La détresse est ressentie par les individus mais pas par les institutions. Ce qui constitue un autre paradoxe. La question de la réforme éducative semble être abordée d’un point de vue familial. Par exemple, l’Académie de Beït el Hikma, qui rassemble de grands penseurs, n’a jamais proposé de réflexions sur l’avenir des enfants. De notre côté, nous avons lutté, par le biais de l’Association tunisienne de défense des droits de l’enfant, pour établir une commission dédiée aux droits de l’enfant au sein de l’assemblée des députés du peuple, mais sans succès.

L’école est-elle bienveillante envers les enfants ou plutôt tyrannique ?

Les solutions disciplinaires à l’école sont souvent sévères, parfois tyranniques. La Tunisie a fait des progrès en matière de santé enfantine physique ; cependant, en ce qui concerne la santé mentale et psychologique, la situation est différente. Le système punitif montre des dysfonctionnements, causant une souffrance chez l’enfant. À ces problèmes, la réponse est souvent répressive et violente. Pourtant, une approche différente serait plus appropriée. La violence découle d’un manque de dialogue et d’une attitude préventive. En effet, la violence envers les enfants persiste dans les deux environnements qui devraient les protéger : la famille et les institutions éducatives. Il existe un véritable problème dans la manière d’interagir avec l’enfant. À notre négligence, nous répondons par la violence et la punition.

L’éducation bénéficie-t-elle d’une coordination institutionnelle ?

Il existe une fragmentation des rôles des différentes institutions. Aucune synergie n’est mise en place pour coordonner le contenu éducatif. Par exemple, la petite enfance est sous la responsabilité du ministère de la Famille (pour les crèches et jardins d’enfants) et du ministère des Affaires religieuses (pour le kotteb). À partir de six ans, l’enfant est sous la tutelle du ministère de l’Éducation, mais pas complètement, car le parascolaire revient au ministère de la Famille. Les activités sportives et culturelles sont prises en charge par le ministère de la Jeunesse et des Sports ainsi que par le ministère de la Culture. Tous ces ministères interviennent dans l’éducation des enfants sans aucune coordination, même au niveau des horaires ! Pire encore : aucune continuité n’est assurée entre les cahiers des charges des institutions de la petite enfance et ceux du ministère de l’Éducation. Le système éducatif est marqué par des transitions brutales lors des passages entre les différents cycles d’enseignement, notamment du primaire au collège et du collège au lycée. La majorité des échecs scolaires surviennent durant ces phases de transition.

Preuve en est : 30 % des enfants inscrits en première année de primaire n’ont pas bénéficié de formation préscolaire.

Pourtant, en première année, des connaissances sont exigées qui peuvent parfois dépasser les capacités d’un jardin d’enfants ! Sur cent enfants inscrits en première année primaire, seulement 25 % atteignent le baccalauréat ; 75 % quittent le système sans aucune qualification, ce qui contribue à l’augmentation de l’analphabétisme.

Le système d’évaluation basé sur les notes plutôt que sur le mérite constitue également un autre point à corriger. Il faut se détourner de la mémorisation et se concentrer sur l’évaluation des compétences. Les garderies scolaires, qui dépendent du ministère de la Famille, devraient proposer des séances de soutien scolaire, mais elles doivent également offrir des activités complémentaires pour développer des compétences de vie. Aujourd’hui, nous continuons à commettre l’erreur de privilégier l’accumulation de savoirs.