Crise systémique : une réforme incontournable face aux urgences structurelles.
Le taux de scolarisation en Tunisie est estimé à 97,3 %, tandis que 4,5 % des enfants âgés de 6 à 16 ans sont hors du système éducatif, soit environ 148.000 enfants. Lors d’un colloque scientifique tenu le 20 novembre 2025, Lotfi Labassi a indiqué que près de 300 élèves quittent quotidiennement le système scolaire, représentant entre 60.000 et 100.000 décrocheurs par an.

Bien qu’avec un taux de scolarisation élevé, le système éducatif tunisien présente des signes préoccupants d’essoufflement.
Le décrochage scolaire, les inégalités territoriales, la détérioration des infrastructures et l’inadéquation des programmes suscitent un malaise profond, ravivant le débat sur l’urgence d’une réforme structurelle de l’école publique.
La Presse — La question de l’éducation en Tunisie est aujourd’hui l’un des thèmes les plus sensibles du débat public. Si la généralisation de la scolarisation est considérée comme l’un des acquis majeurs de l’État tunisien depuis l’indépendance, ce progrès quantitatif masque des faiblesses structurelles persistantes qui nuisent à la qualité des apprentissages, à l’équité du système éducatif et à la capacité de l’école publique à remplir son rôle historique d’ascenseur social.
Un système éducatif décalé par rapport aux évolutions contemporaines
Longtemps axé sur les performances quantitatives et les résultats aux examens, le modèle éducatif tunisien a progressivement instauré une logique de compétition excessive, souvent au détriment du bien-être des élèves. À l’approche des résultats scolaires, la pression ressentie par les élèves et leurs familles s’accroît, entraînant stress, anxiété et, dans certains cas, des situations de détresse psychologique préoccupantes.
Cependant, les spécialistes s’accordent à considérer que l’échec scolaire ne peut être attribué uniquement à l’élève. Il s’inscrit dans un cadre institutionnel plus large, marqué par des choix pédagogiques, des contraintes sociales et des insuffisances structurelles.
De l’avis de nombreux experts, les difficultés actuelles trouvent leur origine dans un système hérité des années 1960, aujourd’hui peu en phase avec les profondes transformations sociales, technologiques et pédagogiques. Les programmes sont souvent jugés encombrants, parfois obsolètes, tandis que les méthodes d’évaluation restent largement basées sur des examens traditionnels.
À ces limites s’ajoutent la dégradation des infrastructures scolaires, la pénurie d’enseignants et de personnels éducatifs dans plusieurs régions, le retard en matière de transition numérique, ainsi que des phénomènes récurrents de violence et d’insécurité à proximité de certains établissements.
Dans ce contexte, le recours massif aux cours particuliers s’est généralisé ces dernières années, faisant de la réussite scolaire un enjeu de plus en plus tributaire des capacités financières des ménages et accentuant les inégalités sociales et territoriales.
Un malaise partagé par les familles et le corps enseignant
Bien qu’avec un taux de scolarisation élevé, estimé à 97,3 %, les données officielles confirment la persistance, voire l’aggravation, du décrochage scolaire. Selon le recensement général de la population et de l’habitat 2024, 4,5 % des enfants âgés de 6 à 16 ans sont hors du système éducatif, soit environ 148.000 enfants.
Les jeunes de 12 à 16 ans semblent être les plus vulnérables, avec un taux de déscolarisation de 8,1 %, contre 1,6 % chez les 6-11 ans. Les disparités régionales restent marquées, notamment dans les gouvernorats de l’intérieur comme Kairouan, Mahdia et Kasserine. Parmi les raisons identifiées figurent la précarité socioéconomique, le travail précoce, l’éloignement des établissements, l’inadéquation des contenus pédagogiques et l’absence d’attractivité de l’école, surtout pour les adolescents.
Les constats officiels sont corroborés par des données académiques. Lors d’un colloque scientifique le 20 novembre 2025 à l’Institut Supérieur des Sciences Sociales et de l’Éducation de Gafsa, Lotfi Labassi, inspecteur général au ministère de l’Éducation, a indiqué que près de 300 élèves quittent quotidiennement le système scolaire, soit entre 60.000 et 100.000 décrocheurs par an.
Entre 2010 et 2020, environ un million d’élèves auraient échoué à différents niveaux d’enseignement, représentant un coût estimé à plus de 345 millions de dinars pour l’État. Ces données illustrent l’ampleur d’un phénomène aux causes multiples (sociales, économiques et pédagogiques) nécessitant une réponse structurelle urgente.
Les performances des élèves tunisiens sont demeurées faibles à l’échelle internationale, comme en atteste le classement préoccupant de la Tunisie dans l’enquête PISA 2015, qui révèle un écart persistant entre l’accès généralisé à l’éducation et l’amélioration réelle de sa qualité. Sur les réseaux sociaux, lors de mobilisations citoyennes ou de visites officielles, les interpellations lancées aux autorités se multiplient.
Les parents et les enseignants dénoncent un système jugé oppressant, coûteux et peu compréhensible. Le malaise touche également les enseignants, confrontés à des conditions de travail difficiles et à des exigences croissantes dans un cadre institutionnel contraint.
Le débat parlementaire et les réponses institutionnelles
Ces constatations ont été au cœur des débats parlementaires consacrés à la mission «Éducation» du projet de loi de finances 2026, lors de la séance générale conjointe le 20 novembre 2025 entre l’Assemblée des représentants du peuple et le Conseil national des régions et des districts.
Le président de l’Assemblée, Ibrahim Bouderbala, a rappelé le rôle fondamental de l’éducation depuis l’indépendance, tout en reconnaissant l’ampleur des défis actuels, notamment en matière de financement, de ressources humaines et de cohésion sociale.
Les députés ont soulevé des problématiques recurrentes, telles que la sécurité des établissements, la dégradation des infrastructures, la pénurie d’enseignants, l’augmentation des coûts de scolarité, le décrochage précoce, l’insuffisance du transport et de la restauration scolaires, ainsi que la nécessité d’un meilleur encadrement de l’enseignement privé.
En réponse, le ministre de l’Éducation, Nourredine Nouri, a indiqué que le diagnostic est largement partagé au sein des institutions. Il a présenté le Conseil supérieur de l’éducation comme la clé du processus de réforme, devant s’inscrire dans un projet national participatif impliquant plusieurs ministères.
Parmi les mesures annoncées figurent la généralisation de la classe préparatoire, le renforcement des cantines et des infrastructures scolaires, la création de nouveaux établissements, la sécurisation des écoles, le développement des équipements numériques et l’extension du programme «École de la deuxième chance».
Vers une réforme structurelle et durable
La crise est très réelle et ne peut être minimisée. Toutefois, cela ne doit pas occulter les efforts entrepris pour apporter des réponses concrètes. À cet égard, plusieurs initiatives menées en partenariat avec des organisations internationales, notamment l’Unicef, visent à améliorer la qualité de l’enseignement à travers une approche globale.
Celle-ci repose sur la réforme des curricula, le renforcement de la formation initiale et continue des enseignants, ainsi que le développement de mécanismes d’évaluation et d’accompagnement psychosocial destinés aux élèves les plus en difficulté. Pour de nombreux spécialistes, ces efforts ne porteront des fruits durables que s’ils sont accompagnés d’une réforme structurelle cohérente, inscrite dans le temps.
Les priorités identifiées incluent la refonte des programmes et des horaires, l’amélioration du transport et de la restauration scolaires, le renforcement de l’encadrement pédagogique et une politique de discrimination positive en faveur des régions les plus vulnérables.
Au-delà des dispositifs existants, l’enjeu reste la transformation en profondeur de l’école tunisienne, afin d’en faire un espace plus inclusif, attractif et équitable.
L’éducation se présente ainsi comme un levier stratégique pour l’avenir économique, social et humain du pays, la jeunesse demeurant la principale richesse sur laquelle repose l’avenir de la Tunisie.
Les origines du mal
De l’avis de nombreux experts, les difficultés actuelles trouvent leur origine dans un système hérité des années 1960, aujourd’hui peu adapté aux profondes transformations sociales, technologiques et pédagogiques.
Les programmes sont souvent jugés lourds, parfois obsolètes, tandis que les méthodes d’évaluation demeurent largement fondées sur des examens classiques.
À ces limites s’ajoutent la dégradation des infrastructures scolaires, la pénurie d’enseignants et de personnels éducatifs dans plusieurs régions, le retard en matière de transition numérique, ainsi que des phénomènes récurrents de violence et d’insécurité à proximité de certains établissements.
Dans ce contexte, le recours massif aux cours particuliers s’est généralisé ces dernières années, faisant de la réussite scolaire un enjeu de plus en plus tributaire des capacités financières des ménages et accentuant les inégalités sociales et territoriales.

