Tunisie

Céréaliculture en crise : la recherche agronomique confirme la solution dans la graine.

La campagne des semis 2025-2026 a démarré avec des difficultés d’accès aux semences de blé et aux engrais fertilisants nécessaires, laissant un stock insuffisant pour couvrir les demandes accrues. Les variétés de semences utilisées, telles que «Karim», «Razzek», et «Khiar», ont été jugées peu performantes et adaptées au contexte culturel actuel.


Aucun céréaliculteur ne nie que la campagne de semis 2025-2026 a commencé de manière mitigée, rencontrant des difficultés d’accès aux semences de blé et à d’autres engrais nécessaires à la croissance des plants et des sols. Ce dysfonctionnement dans l’approvisionnement de ces matières premières agricoles a probablement eu un impact significatif sur l’avancement de la saison, nécessitant une évaluation à mi-parcours.

Face à ce manque préoccupant de semences, les agriculteurs, insatisfaits, ont rompu le silence en protestant contre l’inaction des autorités compétentes, demandant une intervention rapide. Dans un secteur céréalier dépendant du climat et d’un ensemble de pratiques de culture bien définies, tout doit être parfaitement ajusté. En effet, des apports réguliers et conséquents sont nécessaires pour favoriser une croissance naturelle des semences. Cependant, dès le début de la saison, il était manifeste que les préparatifs, officiellement engagés, n’étaient pas à la hauteur des attentes et que les stocks de semences et d’engrais ne satisferaient pas les demandes croissantes.

Les estimations du ministère concerné se sont révélées insuffisantes. Seules certaines exploitations ont pu recevoir leur quota de semences, tandis que de nombreux agriculteurs peinent à s’en procurer à temps. Ainsi, un retard cumulatif a été observé, laissant de nombreuses régions dans l’incertitude. La pénurie s’est ressentie presque partout, impactant le déroulement normal de la campagne céréalière et affectant même le cycle de croissance de la plante. Les semences et les engrais (DAP, ammonitrates, etc.) mis à disposition des exploitants ne devraient couvrir qu’environ 350 000 hectares sur une superficie totale d’un million d’hectares, laissant le reste non emblavé.

Jusqu’à la fin des semailles en décembre dernier, aucune solution n’a été apportée. Cette absence de réaction semble s’apparenter à un déni. Le ministère de l’Agriculture et l’Office des céréales sont restés injoignables, aucune réponse n’ayant été constatée à ce sujet. Les déclarations officielles semblent déphasées par rapport à la réalité, faisant illusion sur l’objectif d’autosuffisance en blé dur. Un agriculteur du nord-ouest a critiqué : « Nos décideurs agissent à contresens, sans stratégie ni vision des choses. Pour un pays agricole comme le nôtre, le céréaliculteur doit jouer un rôle prépondérant dans l’orientation du secteur. » Ce témoignage est partagé par d’autres agriculteurs qui ne parviennent pas à obtenir la totalité des semences nécessaires.

Concernant la qualité et la rentabilité, le choix des variétés de semences est crucial. Pourtant, de nombreuses semences autochtones telles que « Karim », « Razzek », « Khiar », et « Chili » ne sont pas d’origine tunisienne et ont vieilli, devenant moins rentables et performantes. Le Pr Walid Hamada, chercheur à l’Institut national agronomique de Tunis (Inat), relève que ces variétés, issues de croisement génétique, ne répondent plus aux exigences actuelles de production, de productivité et de qualité. Il souligne la nécessité de développer de nouvelles variétés adaptées aux pratiques agricoles contemporaines.

Ce débat sur les variétés de semences n’est pas récent ; il remonte à 40 ans. En 1986, une trentaine de chercheurs maghrébins et tunisiens, dont Abderrazak Daâloul, ex-secrétaire d’État, avaient déjà signalé la perte de fertilité de ces semences et la nécessité de les remplacer. Le Pr Hamada indique que l’Inat a œuvré pour développer de nouvelles variétés, mais que cette recherche prend du temps, environ dix ans. Il mentionne que l’Italie est pionnière dans ce domaine, et souligne des partenariats de recherche avec des universités italiennes pour générer de nouvelles variétés de meilleure qualité, plus résilientes au changement climatique.

Des variétés telles que « Saragolla » et « Iride » ont déjà montré leur efficacité. Pour les introduire, un partenariat public-privé a été renforcé afin de les enregistrer au catalogue officiel. Abdelmonôm Khelifi, agriculteurpromoteur de cette initiative, rappelle qu’une délégation d’experts et d’agriculteurs s’est rendue en Italie en juillet 2007 pour mettre en place un projet pilote visant à atteindre l’autosuffisance en blé dur, essentiel pour la sécurité alimentaire.

Testées dans sept gouvernorats du nord-ouest tunisien, ces variétés ont prouvé leur efficacité : elles ont rapporté jusqu’à 70 quintaux par hectare, des récoltes de blé d’une qualité boulangère supérieure. De nombreux agriculteurs, ravis des résultats, souhaitent s’en procurer chaque année. En matière de blé dur, le choix de la variété demeure crucial. Il est important de distinguer les variétés performantes de celles qui ne le sont pas.

Les autres variétés produisent en moyenne seulement 15 quintaux à l’hectare, une production jugée insuffisante pour satisfaire un tiers des besoins nationaux en blé dur. Face aux changements climatiques et à la rareté de l’eau, il est impératif d’adopter des solutions agricoles innovantes. « La recherche scientifique et appliquée doit aller de pair pour créer de nouvelles variétés adaptées aux défis environnementaux et économiques », insiste M. Khelifi.

Il précise que si ces deux variétés sont déjà largement demandées, pourquoi ne pas en importer de grandes quantités pour satisfaire la demande ? Cela éviterait d’avoir à importer chaque année l’équivalent de 3 milliards de dinars de blé pour à peine couvrir la moitié des besoins, tout en permettant de renforcer les réserves en devises. Ce modèle pourrait également freiner les spéculateurs et les cartels qui contrôlent le secteur et ses circuits commerciaux. La sécurité alimentaire est donc primordiale et ne doit pas être prise à la légère.