Tunisie

Captage et stockage du carbone : quelles opportunités réelles pour la Tunisie ?

Le captage et le stockage du carbone, connu sous son acronyme « CCS » (Carbon Capture and Storage), peuvent constituer un levier ciblé et stratégique de décarbonation pour certains secteurs industriels émetteurs de gaz à effet de serre. Selon Ezzedine Khalfallah, la Tunisie présente plusieurs sources industrielles majeures d’émissions de CO₂, notamment dans les secteurs du ciment, de l’électricité et de certaines activités chimiques.


Le captage et le stockage du carbone, longtemps considérés comme une technologie onéreuse et en phase expérimentale, suscitent aujourd’hui un nouvel intérêt, notamment dans les industries difficiles à décarboner. En Tunisie, cette technique, connue sous le nom d’CCS (Carbon Capture and Storage), suscite des espoirs pour la réduction des émissions, tout en soulevant des questions sur sa faisabilité technique, économique et environnementale.

Ezzedine Khalfallah, consultant international en énergie, examine les enjeux, les opportunités et les conditions indispensables pour intégrer cette technologie dans une transition énergétique réaliste et adaptée aux contraintes nationales.

Il est important de préciser que le CCS peut jouer un rôle stratégique dans la décarbonation de secteurs industriels émettant de fortes quantités de gaz à effet de serre. D’après Ezzedine Khalfallah, les secteurs prioritaires incluent le ciment, la production d’électricité, l’acier et la chimie, où les alternatives bas-carbone restent limitées à court terme.

Sur le plan technique, le processus de CCS inclut la capture des molécules de CO₂ avant, pendant ou après la combustion, afin d’éviter leur émission dans l’atmosphère. Le CO₂ récupéré est ensuite transporté vers des sites de stockage via des pipelines, des navires ou des camions, avant d’être injecté dans des formations géologiques profondes, souvent des aquifères salins ou des gisements de pétrole et de gaz épuisés. Cette méthode permet de piéger le dioxyde de carbone de manière permanente sous des couches rocheuses imperméables.

Dans cette perspective, le CCS représente un élément essentiel de la transition énergétique mondiale. Selon Khalfallah, cette technologie permet de maintenir temporairement l’utilisation des combustibles fossiles dans les secteurs difficiles à décarboner, tout en réduisant leur empreinte carbone. Également considéré comme un pilier de la résilience climatique, le CCS devrait être intégré dans une stratégie nationale de transition énergétique, en complément des énergies renouvelables, de l’efficacité énergétique et du développement de l’hydrogène vert. Cela est particulièrement crucial pour la région méditerranéenne, qui concentre de nombreuses industries énergivores encore dépendantes des combustibles fossiles tout en étant vulnérable face aux changements climatiques. Plusieurs pays de la région, disposant de vastes bassins sédimentaires propices au stockage géologique, ont la possibilité de jouer un rôle clé dans la mise en œuvre à grande échelle de cette technologie.

Cependant, le développement du CCS avance lentement en raison de mythes persistants, d’obstacles techniques et d’une perception parfois exagérée des risques. Beaucoup continuent de voir le CCS comme une technologie expérimentale ou coûteuse, malgré les progrès au niveau international.

C’est dans ce contexte que le thème du CCS a été récemment abordé lors d’une conférence à Paris, organisée par l’Organisation méditerranéenne de l’énergie et du climat (Omec). Cet événement visait à démystifier la technologie, à fournir des données concrètes sur ses performances et sa sécurité, à analyser les risques et les stratégies d’atténuation, ainsi qu’à discuter des défis techniques et réglementaires tout en mettant en avant des pistes opérationnelles pour une large adoption.

La Tunisie, située dans l’espace méditerranéen, dispose de plusieurs sources industrielles majeures émettrices de CO₂, principalement dans les secteurs du ciment, de l’électricité et de certaines activités chimiques. Étant donné que de nombreuses installations se trouvent près du littoral, le transport de CO₂ vers des sites de stockage offshore pourrait être facilité. Le plateau continental tunisien et certaines zones maritimes pourraient proposer, sous certaines conditions géologiques, des capacités de stockage intéressantes. De plus, des ports stratégiques tels que Radès, Bizerte, La Skhira, Gabès ou Zarzis pourraient servir de hubs logistiques pour la collecte et le transport du CO₂. Toutefois, le déploiement du CCS en Tunisie entraîne plusieurs risques qu’il est crucial d’anticiper.

Ezzedine Khalfallah met en garde contre des risques environnementaux pouvant affecter les écosystèmes marins et des préoccupations négatives liées aux ressources halieutiques. Il évoque également des incertitudes géologiques sur la capacité et la stabilité des réservoirs offshore, des enjeux sociaux concernant l’acceptation du CCS dans des zones côtières dépendantes du tourisme et de la pêche, ainsi que des contraintes financières pour un pays disposant de moyens budgétaires limités. Enfin, il existe un risque stratégique : celui de détourner l’attention des priorités nationales telles que les énergies renouvelables, l’efficacité énergétique ou le renforcement des réseaux.

Le financement émerge comme l’un des principaux défis pour rendre le CCS économiquement viable. Selon l’expert, la Tunisie pourrait exploiter plusieurs mécanismes internationaux et régionaux, notamment le Fonds vert pour le climat (GCF), qui représente une opportunité, à condition de soumettre des projets CCS alignés sur les objectifs de la Contribution Déterminée au niveau National (CDN) en accentuant les co-bénéfices en matière de réduction des émissions, de création d’emplois verts et de développement durable.

Cela implique également un renforcement des capacités institutionnelles pour répondre aux exigences du GCF. Par ailleurs, les mécanismes de coopération carbone prévus par l’article 6 de l’Accord de Paris présentent des perspectives intéressantes. Ezzedine précise que la participation aux marchés carbone internationaux pourrait générer des revenus additionnels, à condition de disposer de méthodologies robustes pour la mesure, le reporting et la vérification (MRV) garantissant la certification des réductions d’émissions dues à des projets CCS.

À ces instruments viennent s’ajouter les mécanismes européens de financement des technologies bas-carbone ainsi que les opportunités de coopération transfrontalière euro-méditerranéenne, notamment dans le cadre de projets intégrés d’hydrogène vert ou de hubs énergétiques régionaux comprenant des infrastructures partagées pour le captage, le transport et le stockage du CO₂. Les banques multilatérales de développement, comme la Banque mondiale ou la Banque africaine de développement, peuvent également jouer un rôle significatif par leurs financements concessionnels et leurs instruments de partage des risques.

Pour que ces financements se concrétisent, le consultant souligne plusieurs conditions fondamentales : une législation claire pour le CCS, l’intégration explicite de cette technologie dans les stratégies nationales et la CDN, l’instauration de systèmes MRV solides, le développement de plateformes de coopération public-privé et le renforcement des capacités institutionnelles.

Au-delà des enjeux climatiques, le développement du CCS pourrait avoir des conséquences positives pour la Tunisie. Il pourrait renforcer la sécurité énergétique, accroître l’attractivité industrielle, améliorer la compétitivité des industries gourmande en énergie, générer de la valeur économique locale et positionner le pays comme un acteur régional des technologies bas-carbone. Cependant, Ezzedine Khalfallah conclut que la réalisation de ces bénéfices dépendra de la cohérence des politiques publiques, de la disponibilité de financements, de la qualité des évaluations géologiques et d’une planification stratégique entièrement intégrée à la transition énergétique nationale.