Tunisie

Autisme en Tunisie : « Un dépistage avant 3 ans change tout »

En Tunisie, 200 000 enfants sont diagnostiqués autistes, représentant six pour cent de la population infantile. Plus de 80 % des parents d’un enfant présentant des signes autistiques affirment que leur enfant va bien et ne présente aucun trouble.


En Tunisie, 200 000 enfants sont diagnostiqués autistes, soit six pour cent de la population enfantine, et des milliers d’autres sont encore en attente de diagnostic. Ce chiffre ne cesse d’augmenter, tandis que la fenêtre thérapeutique se ferme, avec plus de 80 % des parents qui refusent de reconnaître les signes. Ce 2 avril 2026, à l’occasion de la Journée mondiale de sensibilisation à l’autisme, la pédopsychiatre Manel Dardour s’exprime sur Jawhra FM pour appeler à briser le silence : avant l’âge de trois ans, presque tous les enfants dépistés peuvent connaître une évolution favorable. Elle exhorte l’État à agir sans attendre, en utilisant des outils déjà disponibles : un questionnaire dans le carnet de vaccination, des formulaires de suivi en ligne et des campagnes télévisées de sensibilisation. C’est simple, urgent et vital.

Manel Dardour affirme que le diagnostic précoce est l’élément essentiel dans la prise en charge de l’autisme, surtout compte tenu de l’augmentation continue des chiffres, en partie due à l’amélioration du dépistage qui permet de détecter le trouble plus tôt. Elle précise que des signes d’alerte peuvent être observés dès l’âge de dix-huit mois. À cet âge, un enfant devrait pouvoir prononcer entre cinq et dix mots, désigner des parties de son visage sur demande, pointer du doigt pour attirer l’attention, établir un contact visuel et imiter les comportements des personnes autour de lui. Un jeu stéréotypé ou répétitif, tel que rejouer indéfiniment le même jeu ou reproduire des gestes corporels de manière répétée, est également un signal d’alerte.

Elle souligne les conséquences concrètes d’une intervention précoce : lorsque le diagnostic est établi avant l’âge de trois ans, la majorité des enfants concernés peut évoluer favorablement, avec des résultats proches de la normalité dans presque 100 % des cas. La prise en charge dont elle parle ne passe pas forcément par des médicaments, mais par des recommandations et un accompagnement adapté aux parents.

### Le déni des familles, principal obstacle au dépistage

La pédopsychiatre rappelle que seul un pédopsychiatre est habilité à poser le diagnostic du trouble du spectre autistique : ni le parent ni un médecin généraliste ne peuvent le faire valablement. Elle met en avant un obstacle majeur : plus de 80 % des parents d’un enfant présentant des signes autistiques affirment que leur enfant se porte bien et ne présente aucun trouble.

Manel Dardour identifie deux mécanismes à l’origine de ce phénomène. D’une part, certains parents ne considèrent pas comme anormaux des comportements qui le sont, par exemple un enfant de dix-huit mois incapable de désigner son nez, interprété à tort comme un comportement normal. D’autre part, le déni pousse de nombreuses familles à temporiser, en citant des exemples d’enfants qui ont commencé à parler tardivement, parfois à quatre ans. Manel Dardour est claire : cette attitude retarde une prise en charge qui, si elle intervenait tôt, pourrait améliorer le pronostic.

### Carnet de vaccination, télévision, numérique : un arsenal à mobiliser d’urgence

Manel Dardour propose plusieurs mesures concrètes. Elle estime que l’intégration d’un questionnaire de dépistage dans le carnet de vaccination constituerait une avancée importante et souligne qu’elle a été frappée de constater que certains pays arabes voisins ont déjà mis en œuvre cette démarche : leur carnet de vaccination comporte des notes pour informer les parents des signes à surveiller et les orienter vers un médecin spécialisé si nécessaire. Elle insiste sur la formulation dans ces pays, « médecin spécialisé » et non simplement « spécialiste », reflétant ainsi le rôle central du pédopsychiatre, seul capable de superviser l’ensemble du parcours de l’enfant.

La pédopsychiatre fait également état de la possibilité de créer des formulaires en ligne accessibles aux parents, de la naissance jusqu’à l’âge de trois ans, permettant d’enregistrer les observations sur le développement de l’enfant. Les réseaux sociaux et le numérique peuvent jouer un rôle utile dans la diffusion de ces outils. Elle déplore d’ailleurs l’insuffisance des campagnes de sensibilisation à la télévision nationale et estime que des spots informatifs sur les repères de développement normal de l’enfant — à quel âge il doit parler, pointer du doigt ou jouer à des jeux symboliques — aideraient des parents souvent démunis face aux signaux d’alerte. Elle rappelle à cet égard qu’un tel type de communication télévisuelle existait par le passé, notamment lors des campagnes de vaccination, et avait produit des résultats concrets.

Concernant les enjeux financiers, Manel Dardour est sans équivoque : un dépistage précoce génère une économie importante, tant pour les familles que pour l’État, face au coût élevé de la prise en charge tardive d’un enfant autiste. Ce qui peut être évité tôt, souligne-t-elle, ne devrait jamais être repoussé à plus tard.