La place financière suisse intéresse les historiens

Deux récents travaux de recherche se penchent sur l’histoire de la Suisse comme paradis offshore: comment les mouvements de décolonisation ont-il permis à la Suisse de consolider sa place à l’international en tant que paradis fiscal? Et quelles ont été les réactions de la banque nationale et des autorités judiciaires helvétiques pour lutter contre les flux d’argent sale? Rencontre avec les historiens Vanessa Ogle et Thibaud Giddey. Vanessa Ogle est professeure associée à Berkeley, aux Etats-Unis. Elle développe dans une récente étude une analyse inédite pour expliquer le développement spectaculaire de la Suisse comme place financière offshore dans les années 50 et 60, en faisant un lien direct avec l’arrivée en masse de capitaux issus des mouvements décoloniaux. Avec les indépendances des anciennes colonies, des craintes émergent au sujet de la sécurité des avoirs en raison de l’arrivée au pouvoir de gouvernements perçus comme hostiles. Un rapatriement des fonds vers les ex-pays…

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Dana Grigorcea porte l’art comme un parfum

Bucarest, Vienne, Berlin ou Zurich: l’art ne connaît pas de frontières, selon l’écrivaine roumano-suisse Dana Grigorcea. Dans son troisième roman Die nicht sterben, le comte Dracula est le miroir de notre monde. De Berlin, elle est venue à Zurich avec son futur mari pour venir recueillir un prix littéraire qu’il avait gagné. Avec l’argent reçu, Perikles Monioudis a invité ses amis artistes. Ils ont pris un bateau sur le lac de Zurich, récité des poèmes et bu du champagne au coucher du soleil. «Tu vois, c’est Zurich», a dit l’écrivain à son épouse. Laquelle a répondu: «Restons-y.» Nous sommes assis devant l’opéra, sur la Sechseläutenplatz à Zurich. Dana Grigorcea rit. Elle écarte les bras comme pour embrasser le monde. «La générosité est ce qui caractérise l’artiste», s’exclame-t-elle. A Zurich, le couple a vécu un temps dans l’appartement de Marianne Oellers, la seconde épouse de Max Frisch. Dana Grigorcea a écrit son premier roman sur le bureau de l’écrivain zurichois où des…

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Une app suisse sur les traces de Clubhouse

Lorsque le média social Clubhouse a franchi la grande muraille numérique chinoise, en début d’année, une application suisse de salle de réunion audio se préparait à faire sa propre entrée dans un espace de plus en plus concurrentiel. En février dernier, Clubhouse a fait les gros titres dans le monde entier lorsqu’elle a échappé à la censure chinoise, permettant à des gens de discuter librement de tout sujet de leur choix – pendant quelques jours, avant d’être fermée. Cette aventure chinoise aurait alors permis à l’application de discussion audio de gagner des millions d’utilisateurs hors de Chine. Toute cette agitation n’a pas échappé aux créateurs d’une application suisse concurrente, Angle, lancée le 30 mars. Mais son cofondateur Matthias Strodtkoetter assure en avoir eu l’idée indépendamment de cela, avant même de connaître Clubhouse. Chercheur en informatique quantique à l’Université de Tokyo en 2016, Matthias Strodtkoetter était frustré de ne pas pouvoir trouver un endroit…

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Napoléon: un bicentenaire pas vraiment dans l’air du temps

La France s’apprête à célébrer le bicentenaire de la mort de Napoléon Bonaparte (5 mai), mais les célébrations autour de l’un des personnages les plus célèbres au monde font grincer quelques dents. Comme pour d’autres personnages historiques récemment critiqués et déboulonnés de leur piédestal, certaines des ses actions font polémique. Décryptage avec un historien spécialiste de la Révolution française et des relations franco-suisses. La charge peut-être la plus virulente contre les commémorations nous vient des États-Unis. Dans une opinion publiée dans le New York Times, une universitaire américaine d’origine haïtienne estime que «Napoléon n’est pas un héros à célébrer». Marlene L. Daut y décrit notamment Napoléon comme «le plus grand tyran de France», un «architecte des génocides modernes», «un belliciste raciste et génocidaire» ou encore une «icône de la suprématie blanche». Elle lui reproche en particulier d’avoir rétabli l’esclavage dans les Caraïbes françaises. En France…

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L’âme tourmentée de David Lynch exposée à Olten

Les initiateurs du Festival International de la Photo d’Olten inaugurent un musée de la photographie avec une nouvelle exposition du cinéaste américain David Lynch. Une première européenne et un coup de maître. Un couple de personnes âgées frappe à la porte verrouillée du nouveau musée situé dans la vieille ville d’Olten, un centre industriel entre Bâle et Zurich. Mais c’est bientôt midi et le musée est fermé. Le couple s’est déplacé exprès depuis Winterthour. Remo Buess, le codirecteur du lieu, les laisse quand même entrer. Il les conduit à l’intérieur en lâchant cet avertissement: l’exposition est plutôt difficile et exigeante. En effet. La visite sur les trois étages et les nombreuses salles du nouveau musée tient du voyage en train fantôme. Le titre de l’exposition Infinite Deep le dit. Lynch nous entraîne dans la profondeur infinie de l’âme. Quiconque connaît les films mélancoliques, lugubres et parfois dérangeants de Lynch – Elephant Man, Erasurehead, Blue Velvet…

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L’anglais comme langue commune en Suisse: un bien ou un mal?

Il n’est pas rare d’entendre des Suisses de différentes régions du pays discuter en anglais. Cela ne fait pas plaisir à tout le monde, mais l’utilisation de l’anglais comme lingua franca est-elle bénéfique ou néfaste à la cohésion nationale? La gestion de la pandémie de Covid-19 a créé des défis en matière de communication entre les régions linguistiques du pays qui doivent être résolus, selon un homme politique de premier plan. «Je pense que cela a été l’occasion de discuter du multilinguisme dans le pays et que ces discussions devraient inclure une modernisation de la loi afin de considérer l’anglais comme l’une des principales langues […]», a déclaré Sven Gatz, pour qui la situation actuelle est «peu porteuse d’avenir». Il a toutefois reconnu qu’il y aurait de l’opposition. «Il y a déjà beaucoup de gens qui disent que nous devrions d’abord apprendre la langue de l’autre avant de donner la priorité à l’anglais.» Sven Gatz n’est pas suisse. Il est le ministre bruxellois de la…

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Au cœur des Alpes suisses, une Canadienne réinvente le recyclage du plastique

Après des décennies d’inertie, le recyclage industriel des déchets plastiques prend son envol. En Suisse, une dizaine de start-up ont investi ce champ d’activité boosté par les engagements des industriels et la prise de conscience des consommateurs. Parmi elles, la jeune pousse valaisanne DePoly, fondée par la chercheuse canadienne Samantha Anderson. À deux pas de la gare de Sion, chef-lieu du canton du Valais, le nouveau parc d’innovation Energypolis et ses imposants bâtiments ocre symbolisent la mue entamée par le grand canton alpin. Pour tirer un trait définitif sur l’industrie lourde et polluante d’autrefois, qui s’étendait tout au long du Rhône, les autorités valaisannes ont investi massivement ces deux dernières décennies dans la création de centres de compétences dans le domaine des biotechnologies, de la santé numérique ou encore de l’environnement. «Après Zurich et Vaud, le Valais est désormais sur la 3e marche du podium des cantons les plus avancés en matière…

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«On assiste à un recul progressif de la démocratie»

La Commission de Venise est un des organes juridiques les plus importants d’Europe. En théorie, elle n’émet que des recommandations, mais dans la pratique, c’est elle qui façonne les fondements du droit sur le continent. Entretien avec sa vice-présidente suisse. La Commission de Venise, ou Commission européenne pour la démocratie par le droit selon son nom officiel, a été créée en 1990 par le Conseil de l’Europe, afin d’aider les nouveaux États de l’Est du continent avec les questions constitutionnelles. Formellement, la Commission n’est qu’un organe spécialisé du Conseil de l’Europe, mais dans les faits, elle est le principal organisme mondial pour les questions constitutionnelles et juridiques. Elle a aussi l’avantage de pouvoir émettre des avis rapidement, si le sujet est encore politiquement pertinent. L’ancien président de la Commission européenne Jean-Claude Juncker l’avait nommée le «pompier constitutionnel de l’Europe». Regina Kiener, professeure de droit à l’Université…

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Les cent ans du Test de Rorschach, cette radiographie de l’Inconscient

Il y a tout juste un siècle, le psychologue suisse Hermann Rorschach publiait un test promettant de révéler les profondeurs de l’esprit humain. Comment? Par l’observation de personnes décrivant une sélection choisie de taches d’encre. Le Test de Rorschach a fait sa place partout dans le monde: en terrain guerrier, au travail et dans la pop culture. Au paroxysme de la Guerre froide, le front se trouvait aussi dans nos têtes. Le gouvernement américain appuyait les efforts visant à sonder les profondeurs de «l’esprit soviétique», «l’esprit africain», «l’esprit non européen» et autres. L’une de ses armes fatales était une technique suisse à la pointe de la psychologie d’alors. Un outil destiné à révéler le caractère et la personnalité de sujets pouvant appartenir à des cultures très dissemblables: le Test de Rorschach. La période entre 1941 et 1968 a vu publiés quelque cinq mille articles comportant des recherches au moyen de ce test. Elles portaient sur des peuples allant des Indiens…

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