Vers la fin du plafond de verre dans les banques suisses?

Malgré les quotas de femmes dans les conseils d’administration et les comités exécutifs, le paysage des entreprises en Suisse reste loin derrière ses voisins en matière de représentation féminine dans les étages supérieurs. Keystone / Martin Ruetschi

Institutions financières parmi les plus conservatrices du monde, les banques privées suisses ont dû, ces dernières années, s’adapter à un monde en mutation. La mondialisation et la pression en faveur d’une plus grande transparence les amènent à se repositionner et les directions commencent lentement à ouvrir la porte à un «nouveau» type de talent: les femmes.

Ce contenu a été publié le 10 février 2022 – 10:25


récente étudeLien externe portant sur la proportion de femmes occupant des postes de direction dans les sociétés européennes cotées en Bourse place la Suisse en queue de classement. Aucune des 20 sociétés cotées au Swiss Market Index ne compte une femme à sa tête. 

Les quotas minimaux n’ont pas été conçus comme des obligations contraignantes et aucune sanction n’est prévue en cas de non-respect.

Interrogé récemment par téléphone sur la diversité des genres, un responsable de la communication d’une banque privée genevoise de taille moyenne a commencé à exposer une gamme diversifiée de stratégies d’investissement. Aussi, la journaliste a dû lui rappeler que la question portait plutôt sur la représentation équitable des deux sexes.

«Une culture d’entreprise très conservatrice attire ce type de talents à la pensée conservatrice», relève Anina Cristina Hille, experte en diversité à la Haute École spécialisée de Lucerne. Raison pour laquelle certaines sociétés ne parviennent pas à faire grimper les femmes dans la hiérarchie, explique-t-elle.

Dans onze banques privées genevoises, où les postes d’associés ont longtemps été occupés par des hommes appartenant à un petit nombre de familles fondatrices, seuls 10% des mandats de haut niveauLien externe – comprenant les associés ainsi que les membres du conseil d’administration ou de la direction générale – sont occupés par des femmes, selon l’agence de presse financière AWP. Aucune comparaison internationale n’existe avec des banques similaires dans d’autres centres financiers tels que Londres ou Luxembourg.

Les banques BordierLien externe, GonetLien externe et HeritageLien externe, par exemple, ne comptent pas une seule femme au sein du conseil d’administration ou de la direction générale. Aucun de ces établissements n’a accepté de répondre aux questions de SWI swissinfo.ch.

Mentalités anciennes

De nombreux obstacles existent encore pour les femmes dans l’ensemble du secteur, notamment les mentalités et un environnement de travail tel qu’elles ne se sentent pas à leur place.

«Historiquement, les familles de banques privées étaient dirigées par les hommes, qui les transmettaient aux fils et aux petits-fils», rappelle Nathalie Fontanet, ministre genevoise des Finances. «Mais il faut travailler sur le rôle de la femme, sur la confiance, pour qu’elle puisse se positionner de la même manière [qu’un homme] au sein des familles et reprendre de telles fonctions.»

Nathalie Fontanet, qui a travaillé dans la finance avant de se lancer en politique, milite depuis longtemps pour une loi sur l’égalité des sexesLien externe dans les conseils d’administration des entreprises publiques et des fondations.

Selon Christèle Hiss Holliger, responsable des ressources humaines chez Pictet, le processus d’amélioration de la diversité des genres au sein des banques privées suisses «prend du temps et nécessite de la conviction». En 2016, lorsqu’elle est devenue la première femme associée de la banque, faisant partie d’un groupe de plus de 40 cadres supérieurs, elle a été encouragée par cette promotion. Celle-ci devait avoir un impact sur la question féminine.

Outre le coût élevé de la garde des enfants en Suisse, un vieil état d’esprit selon lequel les femmes sont les premières à devoir s’occuper de la famille les freine, souligne Simone Stebler, consultante financière chez Egon Zehnder, un cabinet de recrutement. Il y a un manque de flexibilité dans les emplois à temps plein, en particulier les postes à responsabilités, poursuit-elle.

«Cet état d’esprit doit changer», lance-t-elle, ajoutant que les femmes se limitent souvent à des postes de middle ou de back-office dans les banques. «Il semble y avoir une hésitation chez les femmes lorsqu’il s’agit de responsabilités de premier plan, qui exigent de passer du temps avec la clientèle et de dîner au restaurant. Elles se demandent si elles pourront acquérir suffisamment de clientes et clients et si elles souhaitent véritablement le faire.»

Pour renforcer la diversité des genres, la mise en place de politiques qui attireraient les femmes dans le secteur et les soutiendraient serait utile, à son avis. «Il faut vraiment aborder cette question de manière holistique, car il n’y a pas de solution miracle.»

Un changement en vue?

Reste que la situation commence à évoluer dans certaines banques. En 2021, Elif Aktug est devenue la première femme associée chez Pictet, la quatrième banque suisse spécialisée dans la gestion de fortune et d’actifs. Elif Aktug, promue après avoir dirigé la stratégie d’actions européennes de l’institut, d’une valeur de 2,5 milliards d’euros (2,6 milliards de francs), s’est récemment exprimée lors d’un panel sur le genre à la conférence Building Bridges organisée par le secteur bancaire, les Nations Unies et d’autres groupes internationaux pour encourager la finance durable.

En tant que cofondatrice du groupe Pictet Women’s Network, elle estime très important «d’introduire dans la discussion» une compréhension de l’expérience professionnelle des femmes afin de progresser. Seule une poignée d’hommes ont assisté au débat, un constat navrant alors que les discussions sur la représentation des sexes n’attirent pas suffisamment l’attention des leaders masculins.

Lorsque SWI swissinfo.ch lui a demandé quand, selon elle, une prochaine femme rejoindrait la banque en tant qu’associée, Elif Aktug a répondu en souriant: «J’espère dans moins de 216 ans!» La banque, fondée en 1805, a été dirigée par seulement 45 partenaires au total, dont les huit actuels.

Selon Christèle Hiss Holliger, Pictet a introduit le mentorat, les discussions de groupe sur la diversité et l’inclusion, le soutien à la parentalité ainsi que les horaires de travail flexibles. En 2021, la banque a embauché une proportion record de femmes, quelque 45% de tous les postes, sans préciser les chiffres qui concernent la haute direction. «Nous avons envisagé la discrimination positive, car nous souhaitons parvenir à plus de diversité. Et nous nous demandons constamment pourquoi nous n’avons pas de femmes sur les listes des candidates et candidats présélectionnés. Cela vaut également pour la mobilité interne. Tous nos partenaires parlent beaucoup de cette problématique.»

Bien que lentement, d’autres banques privées genevoises ouvrent leurs portes aux femmes. Depuis 2017, Lombard Odier a une femme partenaire, Annika Falkengren, laquelle a rejoint cinq hommes à ce niveau. Chez Mirabaud, Camille Vial compte parmi les quatre associés gérants de la banque. Elle a été nommée en 2012.

Plus que de la poudre aux yeux

La volonté de changement provient également de la clientèle, qui fait pression sur les banques pour obtenir plus de diversité. La rechercheLien externe montre, en effet, qu’une meilleure représentation des sexes entraîne plus d’innovation et une amélioration des performances financières. Toutefois, comme dans d’autres secteurs, la finance n’est pas à l’abri de jeter de la poudre aux yeux aux femmes.

Selon Neil Tredinnick, associé fondateur et spécialiste du secteur bancaire chez Lotus Partners à Genève, les banques privées cherchent des candidates: c’est une «très forte tendance». Il dit recevoir des demandes pour un pool exclusivement de femmes à un poste défini ou pour un pool comprenant spécifiquement des femmes. «Les banques ont clairement des objectifs à atteindre pour augmenter la proportion de femmes et, dans certains cas, cela peut signifier une hausse de 40%», déclare-t-il.

D’après les participantes et participants à la table ronde organisée par Building Bridges, il est important, dans la mesure où le secteur financier suisse se veut être une plaque tournante de l’investissement durable, que la valorisation de la diversité des genres soit réelle non seulement dans les procédures de recrutement, mais aussi dans le conseil en placement.

«La diversité est une réalité, mais l’inclusion est un choix», selon Simone Stebler. Pour les institutions qui peinent s’adapter à cette réalité, le coût peut être élevé. «Les banques doivent fournir aux employés, hommes et femmes, ce qu’ils demandent, sinon vous risquez de perdre des talents», indique Neil Tredinnick. «Nous allons nous retrouver avec une pénurie de personnel et de candidates et candidats qualifiés, ainsi qu’avec une revalorisation salariale.»

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