Une expatriée suisse reverdit le désert alimentaire canadien

Pamela Farrell (au centre) en compagnie des bénévoles Win (à gauche) et Rose (à droite). Win, 80 ans, est la plus âgée des bénévoles. zVG

En pleine pandémie, Pamela Farrell a ouvert l’an dernier une organisation caritative offrant aux personnes dans le besoin de se nourrir sainement. Cette Suisse de l’étranger cherche désormais à faire connaître et étendre son modèle ailleurs dans le pays.

Ce contenu a été publié le 22 novembre 2021 – 15:00

En Amérique du Nord, les «Food Deserts», ou déserts alimentaires, sont nombreux. Il s’agit de lieux où la population n’a qu’un accès limité à une nourriture saine et abordable. Selon une définition admise, le supermarché le plus proche est à deux kilomètres de ces zones urbaines ou suburbaines et dans les régions rurales, à plus de 15 km.

Ces espaces sont souvent inintéressants pour les chaînes de supermarché, étant en général habités par des personnes à faible revenu et limitées dans leur mobilité. Dans ces déserts alimentaires, la population a bien accès à la nourriture mais essentiellement à des aliments malsains et des produits finis ou transformés. C’est une des explications de l’épidémie d’obésité frappant États-Unis et Canada. Ainsi qu’une préoccupation majeure sur le continent nord-américain.

«Paradoxalement, ces déserts alimentaires se situent souvent en régions agricoles où la nourriture ne manque pas», constate Pamela Farrell. Cette expatriée suisse compte remédier à cette situation grâce à son Community Food Literacy Center (ou centre communautaire d’éducation à l’alimentation). Un espace baptisé «Grow», ouvert en 2020.

«En pleine pandémie, Pamela fait la différence pour les gens pauvres. C’est un modèle pour nous tous et une excellente ambassadrice pour la Suisse», estime John Turner, bénévole chez «Grow». L’engagement de cette citoyenne suisse l’a tellement impressionné qu’il en a avisé swissinfo.ch.

Une pauvreté omniprésente

Pamela Farrell zVG

Née en 1977 à Zurich, Pamela Farrell y a grandi. Elle vit au Canada depuis 2001. «J’aurai bientôt vécu plus longtemps ici qu’en Suisse», constate-t-elle. Une manière de tournant dans sa vie. Pas étonnant qu’elle ait souhaité s’entretenir en anglais avec swissinfo.ch.

C’est à la fin des années nonante à Londres que cette employée de commerce a rencontré son futur mari. Un flirt de vacances qui a pris une tournure sérieuse, d’où son installation à Toronto, Canada. Elle y a travaillé pour son employeur helvétique tout en suivant différents cours à l’université. «Plus j’apprenais, plus je me rendais compte du peu que je savais.» Devenue enseignante, Pamela Farrell vit à un jet de pierre des chutes du Niagara. Elle s’apprête actuellement à mettre son point final à une thèse de doctorat en sciences de l’éducation.

Deux décennies outre-Atlantique n’ont pas insensibilisé Pamela Farrell, qui perçoit sur place une pauvreté plus évidente qu’en Suisse. «En Amérique du Nord, les bénéficiaires de l’aide sociale n’ont droit qu’à une faible rente mensuelle qui leur permet le plus souvent tout juste de payer le loyer. (…) En Suisse, elle est conçue de telle sorte qu’elle offre au moins une chance de s’en sortir.»

Au Canada, les personnes à faible revenu n’ont pas vraiment accès à une alimentation saine. Trop chère. D’autre part, avec un réseau de transports publics déficient, la recherche d’emploi s’avère laborieuse. «Sans voiture, on ne va pas loin ici.» Un véritable cercle vicieux.

Rien de frais à des km à la ronde

Ses observations l’ont conduite à chercher le dialogue avec les gens qui comptent dans sa ville de Niagara Falls. De quoi la région a-t-elle besoin? Comment peut-on aider des travailleuses et travailleurs pauvres devenus plus nombreux avec la pandémie au sein de cette région touristique? La question de l’alimentation est rapidement venue sur le tapis.

Le domicile de Pamela Farrell est situé en plein désert alimentaire. «Ici, vous avez accès à pied à un magasin de spiritueux, un commerce de bières et trois points de distribution de marijuana. Nul endroit où acheter des aliments frais», assure John Turner.

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Loin des banques alimentaires qui distribuent essentiellement des produits de fast-food ou en boîte, Pamela Farrell a opté pour une oasis qui propose de la nourriture fraîche tout en abordant les aspects de la vie locale.

Elle juge son engagement fortement enraciné dans son désir de justice sociale. «En tant qu’enseignante, les inégalités sociales existant dans nos écoles et nos quartiers sont très visibles», explique-t-elle.

Les gens font la queue

L’idée du Food Literacy Center a trouvé un terrain fertile. Pamela Farrell a mis tout son cœur pour bâtir «Grow», épaulée par une grosse équipe de bénévoles. Elle est même parvenue à obtenir des subventions publiques et de nombreux dons.

Ce qui est tout à fait normal dans notre pays ne l’est pas dans de nombreuses régions du Canada: une épicerie avec des produits frais. zVg

Chaque semaine, sur une base volontaire, elle investit une vingtaine d’heures dans le projet, le plus souvent lorsque les enfants sont couchés. «La gestion du temps, c’est une de mes forces», assure l’expatriée. John Turner confirme: «Pamela est si bien organisée… Une véritable horloge suisse!»

Chez «Grow», les gens dans le besoin peuvent faire leurs achats de nourriture, suivre des cours de cuisine et, si la situation pandémique le permet, passer des moments ensemble. Chaque jour, quelque 150 personnes y font leurs courses. «La file d’attente fait régulièrement le tour du pâté de maisons», constate John Turner. «Il s’agit de prouver qu’on dispose d’un revenu faible», explique Pamela Farrell. C’est le seul critère pour être admis.

L’offre de l’épicerie est si prisée qu’une file d’attente se forme régulièrement devant le magasin. zVg

«Le fait d’avoir grandi en Suisse me donne le courage de bouger les choses et de m’impliquer pour les autres, confie la résidente de Niagara Falls. Nos objectifs sont ambitieux: manger, cuisiner, être ensemble, c’est bien mais les gens doivent se motiver à défendre leurs droits, à s’impliquer au niveau politique, à voter.»

Quant à «Grow», le but est de se développer et d’ouvrir plus de centres dans la région. «La clé, c’est de faire voir notre projet à d’autres communes et, ce faisant, de s’écarter des programmes alimentaires d’urgence.» Pamela Farrell en est persuadée, le modèle est à la fois viable et durable.

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