Un lac là où autrefois il y avait des maisons

Été 1953 : les travaux du barrage sont terminés, le village va bientôt disparaître sous les eaux. Keystone / Str

Que sommes-nous prêts à sacrifier pour produire de l’électricité? Avec le risque de crise énergétique, les normes en matière de protection de l’environnement sont remises en question. Mais dans le passé déjà, des zones habitées ont disparu au profit de centrales hydroélectriques. Exemple dans les Grisons.

Ce contenu a été publié le 16 janvier 2023 – 06:52


barrage hydroélectrique de l’UrserentalLien externe.

Présenté une première fois en 1920 puis reformulé durant la Deuxième Guerre mondiale en réponse à l’explosion de la consommation d’électricité due aux difficultés en matière d’approvisionnement en charbon, le projet prévoyait la construction d’un lac artificiel censé couvrir l’entier de la vallée, les villages de Realp, Hospental et Andermatt compris.

Il s’agissait d’une centrale de taille inédite en Suisse, devant produire annuellement près de 3000 GWh. Son gigantisme explique probablement son échec. L’entier des autorités communales se sont prononcées contre le projet, se reconnaissant dans le slogan «Nous ne négocions pas, nous ne vendons pas, nous ne partons pas!».

Après d’interminables discussions et l’insurrection populaire d’Andermatt en 1946, le projet a été définitivement abandonné en 1951. Un autre lac artificiel, celui de Göscheneralp, a vu le jour en guise de compensation partielle. Dans les Grisons, le Rheinwald a vécu une histoire semblable durant la même période.

Les conditions de la résistance

A la différence de l’Italie ou de la France, où les droits d’exploitation sont octroyés par l’État central, c’est aux cantons qu’il revient en Suisse d’établir les titulaires de concessions. «Au Tessin, les concessions pour l’exploitation hydroélectrique sont attribuées par le canton. Les communes n’ont pas vraiment leur mot à dire, indique Sebastian De Pretto. Dans les Grisons, en revanche, la décision appartient aux communes alors qu’à Uri, elles sont de la compétence du canton et des communes. A Schwyz, les districts décident eux aussi.»

Si le contexte juridique ne laissait que peu de marge de manœuvre aux communes du val Venosta concernées par la création du lac de Resia, le fédéralisme suisse a, dans certains cas, favorisé les mouvements d’opposition.

«Les situations variaient, note Sebastian De Pretto. Dans le cas de Marmorera, commune et canton appuyaient le projet alors qu’à Rheinwald, les communes les plus affectées par le lac artificiel prévu s’y opposaient énergiquement. Pour finir, le canton s’est rangé de leur côté. Quant au projet de l’Urserental, il a fait l’objet de l’opposition de la commune et du canton.»

Question: serait-il pensable aujourd’hui qu’en Suisse, une zone habitée soit sacrifiée au profit de la production d’énergie? «Très improbable, juge Sebastian De Pretto. Les moyens de communiquer offerts aux régions périphériques sont plus importants et la mobilisation contre un tel projet serait beaucoup plus aisée. En outre, les débats publics sur la question énergétique sont aujourd’hui empreints d’une prise de conscience de l’importance écologique de l’espace alpin. Dans les années 1950, le discours dominant était strictement celui de la croissance économique.»

Traduit de l’italien par Pierre-François Besson

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