Rencontre avec Yello, les aliens technoïdes de Zurich

Posant ensemble dans leur studio de Zurich, Boris Blank (à gauche) et Dieter Meier (à droite) se sont exprimés ici séparément. SWI swissinfo.ch/Carlo Pisani

Toujours actif après 40 ans de carrière, le groupe Yello, pionnier de la musique techno, vient d’être couronné du prestigieux Grand Prix suisse de la musique 2022. Une récompense qui couronne sa contribution musicale. Le groupe révèle à SWI swissinfo.ch les clés de son succès. A savoir se désintéresser du succès au quotidien.

Ce contenu a été publié le 18 juin 2022 – 11:00


Pinball Cha ChaLien externe» (1981) a par exemple eu l’honneur d’être intégrée dans une exposition dédiée à l’art visuel organisée en 1985 au Musée d’art moderne de New York (MoMA).

Sur fond de décors bigarrés un peu cheap, d’histoires absurdes et de clowneries rythmées par de la musique électronique, leurs morceaux allaient plus loin que l’impénétrable musique planante des années 1970. Qu’il s’agisse de Brian Eno, Robert Fripp, Pink Floyd ou Kraftwerk.

Yello s’est d’ailleurs défendu d’avoir eu des accointances directes avec les pionniers du courant électronique de l’espace germanophone. «Kraftwerk est à l’opposé de Yello», clame Dieter Meier. «Nous, nous sommes des vagabonds sillonnant la jungle des sons. Alors que Kraftwerk a privilégié le minimalisme. Notre groupe s’est laissé guider par les circonstances», poursuit-il, avant de s’épancher sur le travail réalisé par Boris Blank.

«Boris ne part jamais d’un concept de base pour écrire un morceau. Tout débute avec des sons. Son œuvre peut s’apparenter à une sorte de peinture inachevée. Nous partons ensuite en studio dotés d’une idée préconçue, puis laissons les choses s’emboîter de façon improvisée».

Mais les sons produits par Boris Blank ne viennent pas de nulle part. Parmi ses influences, il faut citer le morceau «Warm LeatheretteLien externe» de The Normal. «Très vite, j’ai été attiré par la musique expérimentale française et la scène industrielle britannique des années 1970», confirme-t-il. Bien que dilettante, il partait déjà à la pêche aux sons. Ceux émis surtout par les premiers synthétiseurs et oscillateurs. De quoi pouvoir utiliser aussi des effets «pour rendre au final la musique plus humaine», explique-t-il.  

«D’un point de vue conceptuel, le groupe Kraftwerk a été brillant, mais ils voulaient d’abord imiter des machines. Avec Yello, nous voulions une touche plus humaine, grâce notamment à la combinaison musicale entre le jazz et la musique électronique». SWI swissinfo.ch/Carlo Pisani

Son souhait: faire en sorte que la musique électronique soit plus amusante et la faire irradier en concert ainsi que dans des clips vidéo.  

Ces petits films résument bien aujourd’hui les années expérimentales de Dieter Meier, lui qui avait plongé dans sa jeunesse dans l’art conceptuel et le cinéma expérimental. «Lorsque MTV a débarqué, nous étions fins prêts. Cinéaste indépendant, je m’amusais déjà avec ma caméra 16 millimètres». Personne n’étant chargé du marketing chez Yello, Dieter a par conséquent été libre d’écrire, de produire, de réaliser et de monter des clips comme bon lui semblait. Une indépendance rare qui s’est avérée être un privilège dans une industrie musicale mondiale formatée.

D’impénitents outsiders

Le duo n’a jamais jugé non plus utile de déployer un drapeau suisse pour afficher ses origines. L’univers de la pop music ne s’est jamais questionné non plus sur la provenance géographique exacte de Yello. Pour le grand public, Blank et Meier pouvaient tout aussi bien être des visiteurs venus de l’espace. Certains de leurs tubes ont d’ailleurs fait tilt auprès de fans de hip-hop, dont plusieurs ont imaginé que Yello était en réalité un groupe de rappeurs noirs de la côte Ouest des Etats-Unis. «Il semblerait qu’au début les jeunes Afro-Américain-es étaient les seul-es à s’intéresser à notre musique là-bas», confesse Dieter Meier.

Confit dans la discrétion, une marque de fabrique typiquement helvétique, Yello a pu par ce biais profiter d’une autonomie artistique totale. Et ceci même au pic de leur carrière, lorsque le duo était sous contrat avec de grosses compagnies comme le label Mercury aux Etats-Unis ou Elektra en Grande-Bretagne. Une des clés de leur succès est à rechercher dans ce qu’ils nomment eux-mêmes leur «extériorité».

Photo de famille: Boris Blank et sa partenaire et Dieter Meier accompagné de son épouse et leurs quatre enfants lors de la remise des prix de l’Art Award à Zurich en 1997. Keystone / Martin Ruetschi

C’est au-delà de la trentaine, un âge déjà mûr dans la pop music, que Boris Blank et Dieter Meier se sont fait un nom. La ville de Zurich n’avait pas particulièrement brillé jusque-là sur le devant de la scène musicale. Au début des années 1980, elle avait certes connu les soubresauts de Mai 68 avec le mouvement «Züri brennt». La jeunesse s’était frottée à la police, des immeubles avaient été squattés, des collectifs d’artistes s’étaient créés sur fond de fêtes illégales. Au bord de la Limmat, des punks émergeaient et des scènes ouvertes de la drogue s’incrustaient.

Yello n’avait pourtant pas vraiment participé à ce mouvement malgré le contexte agité. Et le duo n’allait pas plus appartenir à la crème de la scène techno et rave en gestation, ni à ses sous-catégories (house, jungle, trance ou drum&bass). Des styles que Boris et Dieter ont pourtant eux-mêmes contribué à créer. Des DJ de renom ont copié, puis samplé les sons enregistrés par Boris Blank. Des noms influents de la musique électronique tels que Carl Cox ou Carl Craig seraient même venus en pèlerinage à Zurich pour s’abreuver à ses échantillonnages.

>> les premières années: « Lost Again » (1983) et « Oh Yeah » (1987):

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