Que faire face à l’inflation élevée aux États-Unis?

Tobias Straumann (à gauche) lors de l’interview accordé à l’économiste Fabio Canetg. swissinfo.ch

Les États-Unis connaissent la plus forte poussée inflationniste depuis 2008. Tobias Straumann, historien de l’économie à l’Université de Zurich, explique comment on en est arrivé là et ce que la banque centrale américaine, la Fed, peut faire pour contrer ce phénomène.

Ce contenu a été publié le 14 septembre 2021 – 16:00

Tobias Straumann est un homme modeste. Dès le début de l’interview, il admet s’être souvent trompé. Mais il estime qu’en tant que scientifique, il peut se permettre de changer d’avis de temps en temps. Cela le rend politiquement inclassable, ce qui est un avantage à ses yeux. «Je n’aime pas être catalogué», dit-il.

Néanmoins, cet historien de l’économie réputé n’hésite pas à faire des déclarations claires. «Dans un an, les États-Unis n’auront plus de problème d’inflation», affirme Tobias Straumann. En juillet de cette année, le taux d’inflation aux États-Unis était encore de 5,4%, le niveau le plus élevé depuis 2008. Et en Suisse, l’inflation n’avait jamais été aussi élevée depuis 30 ans.

Comment peut-il rester calme face à de tels chiffres? Tobias Straumann affirme qu’il n’y a actuellement pas de spirale salaires-prix aux États-Unis, ce qui signifie que seuls les prix augmentent, mais pas les salaires. Cela s’explique par le fait que le marché du travail ne fonctionne pas encore à plein régime. Pour atteindre le niveau d’avant la crise, six millions de personnes devraient encore trouver un emploi aux États-Unis.

La Fed promet la poursuite des taux d’intérêt nuls

Le taux de chômage avant la pandémie était de 3,5%, un niveau historiquement bas. «Mais même à ce moment-là, les salaires n’ont pas augmenté», rappelle Tobias Straumann, ce qui est «étrange». En effet, pendant longtemps, les économistes ont pensé que dans un marché du travail en plein essor, les personnes salariées disposaient d’une large marge de manœuvre pour négocier leur rémunération.

On ne comprend pas très bien pour quelle raison les salaires n’ont alors pas augmenté. «Nous en savons beaucoup trop peu sur le marché du travail», souligne Tobias Straumann. Pour lui, cependant, l’absence de pression salariale dans les années 2010 laisse penser que les salaires n’augmenteront pas fortement dans les mois à venir non plus. Et sans augmentation soutenue des salaires, il ne voit aucun danger d’inflation.

Cette analyse est partagée par les économistes de la banque centrale américaine. Du côté de la Fed, l’idée est d’atteindre d’abord l’objectif en matière de marché du travail avant de penser à resserrer la politique monétaire. La Fed a annoncé qu’elle laisserait les taux d’intérêt à zéro jusqu’à ce qu’une situation de «plein emploi» prévale à nouveau.

Mais que signifie le plein emploi? Comme beaucoup d’autres, Tobias Straumann ne connaît pas la réponse. «Le concept est beaucoup trop flou», relève cet expert en politique monétaire. Personne ne sait à quel moment la Fed est satisfaite de la situation sur le marché du travail. «La Fed ne veut pas se faire enfermer par des indices clairs», note-t-il.

La nouvelle ambiguïté de la Fed

Cette ambivalence est peut-être délibérée: après la crise financière de 2008, les banques centrales ont annoncé toute une série d’indices clefs et ont promis de fonder leur politique sur ces chiffres. Mais elles n’ont pas toujours respecté cette ligne de conduite, et veulent l’éviter encore une fois, estime Tobias Straumann. Cependant, cette communication ambiguë rend également plus difficile pour les banques centrales de parler de leur future politique monétaire.

Tobias Straumann n’est pas très enthousiaste quant à la nouvelle stratégie de la Fed. La banque centrale américaine aimerait à l’avenir laisser l’inflation dépasser deux pour cent pendant un certain temps après une crise. «Je suis sceptique quant à l’efficacité de cette mesure», déclare l’économiste, car il ne suffit pas d’invoquer l’inflation. Une autre chose est selon lui plus importante: «Les marchés financiers regardent de très près la personne qui est à la barre».

À la Fed, c’est actuellement Jerome Powell. Les spécialistes s’attendent à ce que le président américain Joe Biden le nomme bientôt pour un second mandat. Lael Brainard, qui siège au comité de politique monétaire de la Fed aux côtés de Jerome Powell, est également citée comme candidate. Tobias Straumann a une haute opinion de Lael Brainard, l’estimant «très intelligente». Sur les questions de politique monétaire, en revanche, elle a des vues similaires à celles de Jerome Powell. «Ce ne sera pas une élection directionnelle», commente-t-il.

Qu’attend-il de la Fed dans les mois à venir? «Pas beaucoup de choses», répond Tobias Straumann. La banque centrale va d’abord jouer la montre, ce qui est la bonne chose à faire. Il n’est pas très important que la Fed prenne une décision trois mois plus tôt ou plus tard. «Cela ne changera pas grand-chose en termes de dynamique de l’inflation», juge l’économiste.

Mais que se passera-t-il si l’inflation – contrairement aux prévisions – reste élevée l’année prochaine? Jerome Powell devra alors décider s’il veut lutter contre l’inflation par des hausses des taux d’intérêt. Le problème: les hausses de taux d’intérêt rendent la vie difficile aux personnes en quête d’un emploi. «L’expérience nous a appris que dans une telle situation, la banque centrale donnera plus de poids à la situation sur le marché du travail qu’à l’objectif d’inflation», estime Tobias Straumann.

Ce dernier commente également la réglementation bancaire suisse. Il est «clairement» en faveur de tampons de capitaux plus élevés pour les banques. «Je suis complètement du côté du Parti socialiste sur ce point», indique-t-il. Parfois, Tobias Straumann peut être clairement catalogué.