Quand l’appétit des riches accélère la déforestation

Pour produire du café, le Vietnam a détruit des forêts. Lutz Jaekel/laif

Votre café le matin, votre snack au chocolat l’après-midi et votre steak de bœuf pour le souper contribuent à la déforestation dans les régions tropicales. La demande croissante de produits agricoles et forestiers importés dans les pays riches, dont la Suisse, détruit de vastes zones forestières qui sont essentielles pour lutter contre le réchauffement climatique.

Ce contenu a été publié le 10 juin 2021 – 09:59


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«Il est facile de pointer du doigt les agriculteurs, les forestiers et les pays où la déforestation a lieu, en espérant qu’ils s’arrêteront. Mais ils ne font que réagir aux impulsions du marché mondial. Nous achetons leur soja comme aliment de base pour avoir nos hamburgers et nos saumons et leur huile de palme comme ingrédient de nos rouges à lèvres», explique Daniel Moran, chercheur à l’université norvégienne des sciences et de la technologie, au site Carbon Brief.

Alors que les surfaces forestières augmentent généralement dans les pays industrialisés, dont la Suisse, la déforestation progresse sans relâche dans ceux du sud. Paradoxalement, la destruction des forêts tropicales s’est intensifiée depuis 2014, année où des dizaines de gouvernements, d’entreprises et d’organisations se sont engagés à réduire la destruction des forêts. Plus de la moitié des pertes de forêts sont dues à l’agriculture commerciale, et la plupart des conversions agricoles se font en violation des lois et réglementations nationales.

Des cultures de soja, de maïs, de coton et de café dans l’Etat de Bahia, au Brésil. Imagebroker.com

Des millions d’hectares perdus chaque année

Rien qu’en 2020, les zones tropicales ont perdu 12,2 millions d’hectares de forêts, selon les dernières données publiées par l’Université du Maryland en collaboration avec Global Forest Watch. Parmi ceux-ci, 4,2 millions d’hectares – soit l’équivalent de la superficie de la Suisse – concernent des forêts primaires, des écosystèmes particulièrement importants pour l’absorption du CO2 et la biodiversité. Cela représente une augmentation de 12% par rapport à 2019.

Mécanisme forêts et paysansLien externe», une initiative de l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture qui fournit une assistance aux organisations de producteurs forestiers et agricoles. Une part croissante de la déforestation dépend d’un petit nombre de produits de base, dont l’huile de palme, le soja et le bœuf, explique-t-il au magazine en ligne MongabayLien externe.

Ce constat est confirmé par une récente étudeLien externe publiée dans Nature, selon laquelle les choix et les habitudes culinaires des consommatrices et consommateurs des pays industrialisés sont également à l’origine de la déforestation. L’étude se base sur des données de 2001 à 2015 et quantifie pour la première fois la déforestation «importée», c’est-à-dire la destruction des forêts associées au café, au cacao, à la viande, au bois et à d’autres produits commercialisés à l’international.

Quatre arbres par personne

Si vous vivez dans l’un des pays du G7 avec les économies les plus avancées au monde (Canada, France, Allemagne, Italie, Japon, Royaume-Uni et États-Unis), vous êtes responsable de la disparition d’une moyenne de 3,9 arbres par an ailleurs dans le monde, note l’étude parue dans Nature.

La consommation de cacao en Allemagne, par exemple, «représente un risque très élevé pour les forêts de Côte d’Ivoire et du Ghana», souligne Nguyen Tien Hoang, auteur principal de l’étude. La déforestation du littoral tanzanien est directement liée à la demande de produits agricoles tels que les graines de sésame et le coton au Japon, la consommation de fruits et de noix aux États-Unis affecte les forêts du Guatemala, et boire du café en Italie entraîne la destruction de zones forestières au Vietnam.

«Les pays riches encouragent la déforestation», déclare Nguyen Tien Hoang, de l’Institut de recherche sur l’humanité et la nature de Kyoto, au Japon.

Sacs de fèves de cacao dans le port d’Abidjan, en Côte d’Ivoire. Depuis son indépendance en 1960, ce pays africain a perdu 90% de sa forêt au profit de l’agriculture, notamment de la culture du cacao. Bsip Sa / Alamy Stock Photo

Dans une autre étudeLien externe, le WWF arrive à des conclusions similaires: en 2017, les importations de l’UE ont été à l’origine de 16% de la déforestation liée au commerce mondial, provoquant indirectement la disparition de 203’000 hectares de forêt tropicale. L’UE n’est précédée que par la Chine (24%), tandis que les États-Unis (7%) et le Japon (5%) ont un impact moindre.

Parmi les pays européens ayant l’empreinte environnementale la plus grande, on trouve l’Allemagne, l’Italie et l’Espagne. Toutefois, les Pays-Bas bondissent au premier rang si l’on considère la déforestation par tête.

café, note le WWF.

Près d’un quart de l’empreinte écologique de la Suisse se situe dans des pays présentant un risque élevé ou très élevé de déforestation, avec une mauvaise gestion gouvernementale ou de lacunes en matière de droits du travail, selon l’étude. L’empreinte de la Suisse à l’étranger est particulièrement importante pour le café (79% de l’empreinte dans les pays à haut risque), le soja (75%), l’huile de palme (69%) et le cacao (54%).

«Les effets des importations suisses de matières premières sur la déforestation dans le monde sont impressionnants», avance Romain Deveze, expert en matières premières auprès de l’organisation environnementale.

Pour Silvie Lang, de l’ONG Public Eye, la responsabilité de la Suisse va toutefois au-delà des importations. «La Suisse est le principal centre mondial du commerce agricole et abrite de nombreux géants du secteur: un grain de café ou de cacao sur trois est commercialisé par des négociants suisses», rappelle-t-elle.

Plus de transparence et de traçabilité

Pour réduire la déforestation liée au commerce international, il faut revoir les chaînes d’approvisionnement en matières premières, estime le WWF, qui demande une meilleure traçabilité des produits.

Un projet pilote de suivi de l’origine des produits a été lancé en 2020 au Brésil. Certaines des principales multinationales impliquées dans le commerce du soja y participent. Cependant, il est difficile d’obtenir une traçabilité complète.

Silvie Lang de Public Eye appelle également à plus de transparence et de traçabilité. «Les consommatrices et consommateurs, les responsables politiques et parfois les entreprises elles-mêmes ne savent pas d’où viennent les produits», note-t-elle. Selon cette spécialiste des matières premières agricoles, il faut des lois plus strictes dans les pays industrialisés et une application plus rigoureuse de la législation pour protéger les travailleuses et travailleurs ainsi que l’environnement dans les pays producteurs. «Les choix de consommation individuels sont évidemment importants, mais il est crucial d’agir au niveau politique», dit-elle.

Alors que l’Union européenne discute de l’introduction d’une interdiction des matières premières issues de la déforestation – un projet de loi en ce sens sera présenté en été -, la Suisse dispose d’une réglementation «faible» qui repose essentiellement sur le volontariat et le dialogue, explique Silvie Lang. «Aucune loi suisse ne nous interdit de boire du café provenant d’une région illégalement déboisée.»

Aucune conséquence en cas de violation

En novembre 2020, l’initiative populaire pour des entreprises responsables, qui demandait aux entreprises suisses de respecter les droits humains et les normes environnementales internationales également dans leurs activités à l’étranger, n’a pas réussi à passer la rampe des urnes. Elle a été acceptée par une majorité de votants, mais rejetée par la majorité des cantons.

Le rejet de l’initiative a ouvert la voie à l’entrée en vigueur du contre-projet indirect élaboré par le Parlement. Ce texte, dont l’ordonnance d’application a été mise en consultation jusqu’au 14 juillet, est plus modéré que l’initiative. Elle n’introduit pas de nouvelles normes, mais contient de nouvelles obligations, notamment le devoir de vigilance à l’égard du travail des enfants et des minéraux extraits dans les zones de conflit.

«Ce contre-projet est clairement insuffisant, juge Silvie Lang. La conformité n’est pas contrôlée et les manquements à la diligence raisonnable n’entraînent aucune conséquence.»

La Suisse, insiste-t-elle, a besoin de règles claires et contraignantes pour garantir que ses entreprises ne polluent pas ou ne détruisent pas l’environnement dans les pays du Sud. Sinon, avec sa faible législation, «la Suisse se laissera une fois de plus distancer» par le reste de l’Europe.

Une carte pour réduire la déforestation due au chocolat

Le laboratoire EcoVision de l’École polytechnique fédérale de Zurich et la société suisse Barry Callebaut, le plus grand fabricant de chocolat au monde, ont mis au point une carteLien externe à haute résolution qui devrait aider les entreprises à réduire la déforestation dans leurs chaînes d’approvisionnement.

La carte représente la répartition de six catégories de couverture végétale, des zones de forêt primaire à protéger aux terres dégradées pouvant être converties pour la production de fèves de cacao. La carte couvre actuellement trois pays (Indonésie, Malaisie et Philippines) et l’objectif est de l’étendre à toute la région tropicale de la planète d’ici la fin de l’année.

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